poirpom

Imbécile

J'ai toujours rêvé d'un avoir un fils mais j'ai eu qu'une imbécile.
C'est ce que Vanessa Ruiz se mange dans les dents à dix-huit ans, le bac en poche et l'avenir devant elle.
Elle vient d'annoncer à son géniteur, celui qui dix-neuf ans plus tôt s'est retiré trop tard après une soirée bien arrosée, que son rêve, c'était le dessin.
L'illustration.
La BD.
...
Le coloriage pour adultes, quoi.
De loin, ce n'est pas un vrai métier. De près, ça reste à prouver. À son père, en premier lieu.
Donc le dessin, à la poubelle. Ce sera une maîtrise de Biologie à l'université de San Diego.
C'est pas médecine mais ça y ressemble.
Pendant quatre ans, cette imbécile continue à gribouiller pendant les cours sur la reproduction des crevettes en milieu océanique. À l'image du caméléon qui prend la couleur des murs, ses dessins s'imprègnent de l'environnement. Elle tombe amoureuse d'un crabe qu'elle dessine sans relâche jusqu'à satisfaction.

vanessaruiz

Un obsessionnel n'est que rarement satisfait.
Sa maîtrise en poche et ses crayons dans sa trousse, elle s'envole pour Chicago poursuivre sa vie d'étudiante frivole et festive.
Si à San Diego le soleil dore les peaux, à Chicago le froid les pince. On se réchauffe comme on peut. Dans les bars ou ailleurs. Et dans les bars, la liqueur aidant, certains se frottent à l'imbécile.
Tu fais quoi dans la vie?
Dans le verre en forme de tube posé devant elle, le breuvage est toujours le même. Translucide, légèrement teinté de vert. Vodka-Martini. Un tiers de l'un, deux tiers de l'autre. La première pour le subtil frisson, le second pour la chaude caresse.
Elle saisit le tube en verre, laisse glisser l'élixir dans sa gorge. Puis repose le verre exactement au même endroit. Un rond sur le comptoir.
Dans ce
flacon, en plus du breuvage, il y a des glaçons. Qui le refroidissent. Celui-ci, à son tour, refroidit l'air ambiant. Qui, dans un bar, avec la faune qui rote, pète, picole et ricane comme des hyènes affamées, est chargée d'humidité comme en pleine forêt amazonienne. Enfin, ce qu'il en reste. Cette humidité, refroidie, se condense, se liquéfie. Cette eau glisse le long du tube comme un élixir dans une gorge pour finir sa course sur le comptoir, prenant la forme du verre. Qu'elle repose donc précisément sur ce rond d'eau ainsi dessiné avant de répondre, toujours succinctement.
Visualisation Biomédicale.
La donzelle en remet plus d'un à sa place lorsqu'elle balance son cursus dans les gencives des audacieux. C'est par dizaines que les
boyz gominés au Saint-doux vont finir leur bière dans un coin. En pleurant comme des pisseuses sur leur BTS commercial. C'est sympa de vendre des radiateurs mais ça tient pas la route.
Illustratrice médicale.
Pour info, les mecs, c'est
ce qu'elle fait dans la vie.

vanessaruiz

Réalisme & précision seraient trop réducteurs.

vanessaruiz vanessaruiz

Artistique serait prétentieux & totalement inadapté.

vanessaruiz

C'est une obsession, une recherche constante. Un travail d'acharné. C'est un amour pur, simple & inconsidéré pour les courbes, les cassures, les jointures.

vanessaruiz

C'est l'espoir naïf de transmettre un savoir. D'aider l'autre à comprendre
ce qu'il est. Un tas de barbaque en putréfaction autour d'une carcasse osseuse. Mais aussi comprendre ce qui l'entoure.
Le dur labeur de Vanessa est un puits sans fond. Un marathon sans ligne d'arrivée.

Son père, aujourd'hui, bombe le torse quand il va faire son marché. Fier comme un poux qu'il est de son imbécile.

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en savoir plus:
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Street Anatomy, son portfolio
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Medecine + Art + Design, son excellent blog où elle s'intéresse à toutes les formes de représentations visuelles médicales.
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