une chose importante
26 11 07
coups de crayon
coups de crayon
Le 11 juin 1963, dans la matinée, une A105 roule au pas sur le boulevard Phan Dinh Phung, à Saigon. Le lumineux bleu clair de la carrosserie est encore joliment mis en valeur par la bande grise qui fend ce ciel métallique d'un bout à l'autre des 4,50 mètres de l'engin. La belle anglaise a cependant un peu perdu son côté clinquant. Le temps qui passe et les intempéries ont eu raison de ses chromes; le cuir craque un peu. La berline dépasse lentement l'ambassade du Cambodge et continue sa route vers le croisement avec la rue Le Van Duyet. L'autoradio est coupé. Seul le ronronnement du moteur à explosion vient bercer les occupants. Quatre tondus muets comme la tombe d'une carpe. Sereins. Déterminés. L'un d'entre eux s'apprête à rencontrer Bouddha. Pas banal comme rencard.
Il fait chaud ce matin-là. Lourd. Les peaux des tondus en balade luisent chaque seconde un peu plus. Des perles de sueur se forment sur leurs crânes lisses. Le conducteur regarde droit devant lui, le passager avant regarde le ciel, l'arrière gauche fixe ses pieds et le dernier - le plus âgé - ne regarde rien. Il a les yeux fermés, un chapelet fermement serré dans sa main.
La voiture s'arrête enfin. En plein carrefour. Le conducteur descend du véhicule. Il se dirige vers le coffre qu'il ouvre pour en extraire un coussin qu'il pose à même le sol, à une dizaine de mètres de la Westminster. Il est suivi de peu par le passager avant qui s'en va lui aussi fouiller dans la malle tandis que ceux assis à l'arrière du véhicule se dirigent vers le coussin.
La veille au soir, un tondu a pris un téléphone. Il a joint les correspondants de presse étrangère. Occidentale.
La bouche collée au combiné, il chuchotait. Il était pourtant seul dans la pièce. Personne ne l'écoutait.
Quelque chose d'important va se produire. Demain, onze heures, à l'angle du boulevard Phan Dinh Phung et de la rue Le Van Duyet.
Puis il raccrochait en tenant fermement le combiné.
Ceux qui ont écouté, les deux journalistes, sont aux premières loges, à l'intérieur du cercle formé par la ribambelle de moines. Et Malcolm, le photographe, a déjà appuyé sur le déclencheur. Il va répéter ce geste des centaines de fois dans les minutes qui suivent.
La petite tige de bois vient s'écraser sur la tunique du prieur. Entouré par plusieurs centaines de ses pairs. Il a le temps de dire une chose.
Nam Mo A Di Da Phat

En hommage à Bouddha
En signe de protestation contre les mauvais traitements infligés aux siens.
Un appel au président Ngo Dinh Diem, en pleine croisade dans son pays. À la solde du gouvernement étasunien qui croit toujours bien faire. Mais qui parfois se trompe.
Une invitation à porter attention aux revendications de cette traînée de poudre safran:
- Lever l'interdiction de dresser le drapeau bouddhiste;
- Garantir au bouddhisme les mêmes droits qu'au catholicisme;
- Mettre un terme aux détentions de bouddhistes;
- Autoriser les bouddhistes à pratiquer et à diffuser leur religion;
- Payer des indemnités aux familles des victimes et punir les responsables de ces morts.
Pour toutes ces raisons, le moine bouddhiste Thich Quang Duc s'est immolé le 11 juin 1963. Les mains jointes en signe de prière. Sans bouger. Sans mot dire.
Devant les badauds qui passent.
Devant ses pairs tenant pancartes brouillonnes et drapeau bouddhiste interdit.
Devant deux journalistes qui ont entendu l'appel.
Devant le Monde interloqué, espérait-il.
Ceci ne doit plus arriver.
A dire vrai, cette chose importante arrivera encore. Mais permettra de changer d'autres choses. Un combat est une question d'endurance.
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En savoir plus:
- Austin Westminster sur Wikipedia
- Thich Quang Duc sur Wikipedia
- Self immolation sur Buddhist Information
- Nam Mô A Di Dà Phât sur Wikipedia
- Malcolm Browne sur Wikipedia
- The Buddhist Protests par Malcolm Browne
- America’s Little War Becomes A Nightmare par William Prochnau