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2 - Où un accessoire donne le ton

Courage, lascar. Delon l'a fait il y a quarante ans.

C’est pas commun.

Le propriétaire du gîte, qui accueille une partie de l’équipe, se risque à traîner son arrière-train dehors, malgré le froid, lorsqu’il voit la bête se dresser. Un bon trois à quatre mètres de haut, massive. La force tranquille de la violence institutionnelle. Le fils du proprio, âgé d’une dizaine d’années, a les yeux grands ouverts dans l’obscurité déjà bien installée. Il a couru dans la maison, attrapé l’appareil photo de son père, et bombarde maintenant l’engin sous tous les angles.

J’vais montrer cà à l’école demain. Y vont halluciner.

C’est sûr, ça change des balançoires et des abris de jardin. La bestiole, c’est un cours d’Histoire de France IRL. L’équipe, agglutinée autour de l’engin en cours de montage, réagit comme une cour de récré. Frisson d’excitation, écarquillement de fascination. Chez les adultes, on appelle çà une demie molle de circonstance.

Dimanche soir. Phares de bagnole et lampes frontales posent l’ambiance — quoiqu’il se passe ce soir, ça se fera à l’arrache.

C’est le bordel à monter. Pas une info de Lanzani.

R-One et JP rouspètent. Lanzani, le loueur, leur a refilé le bébé sans mode d’emploi IKEA — parce qu’il n’y en a pas vraiment. Lourd comme un cadavre de rhinocéros braconné, l’engin est un Meccano géant. Plus tard dans la soirée, JP numérotera les différents éléments pour faciliter le montage futur — ce premier soir n’est qu’un test technique. Il faut quatre à six paires de bras confiants et intrépides pour redresser l’ossature et l’emboiter dans la base. Plus, ce serait trop; mais moins ne serait clairement pas suffisant.

Ça fait trois nuits que je dors plutôt mal. Voir pas du tout - en fait.

Un peu plus tôt dans la journée, au volant d’une C3 casserole couleur rouge sang délavé, Guilch’, le producteur du film, sur la route vers le trou d’balle champenois terreux et brumeux, la joue #JeudiConfession. Là, c’est #DimancheCauchemar. Les relents d’alcool de sa soirée de la veille et la fatigue accumulée délient sa langue.

Je me vois en train d’appeler les parents du comédien principal.

Quelques heures après la confession, pendant le montage, Raf lâche la corde une première fois. Pour voir. Le bruit de la plaque qui s’abat - strident, grinçant, métallique - sectionne le brouhaha ambiant. Ne reste que le silence.

T’imagines? Les contacter pour leur annoncer qu’on a coupé la tête de leur fils - mais sans faire exprès.

La demie molle de circonstance, dans le falzar des membres de l’équipe, devient un pruneau rabougri. Le cauchemar de Guilch’ prend des allures de prémonition. Et la lame en biseau n’est même pas installée. Elle est rangée dans un étui en bois, élégant, prévu à cet effet.

Le lundi soir, vingt-quatre heures après ce premier montage dominical, deuxième session avec le monstre. Pour tenter d’y fixer la caméra. C’est Raf qui est de corvée. Épaulé par tous, bien sûr. Mais c’est lui qui serre les écrous quand même. Et à 20.000 balles le caillou haute définition avec disque dur intégré et batterie amovible - la caméra, il a gentiment un flingue sur la tempe. Imaginaire, bien sûr. Juste de quoi le maintenir alerte. Il est super sympa, tout le monde semble beaucoup l’apprécier mais le moment est mal choisi pour transpirer des doigts. Une plaque de métal et trois boulons plus tard, des ajustements sont à prévoir mais ça fait la blague.

Le rhinocéros braconné de trois bons mètres de haut, le putain de monstre institutionnel n’a, officiellement, jamais été en activité. Il voit le jour en 1968. Quelques mois plus tôt, Claude Lelouch se pointe à la prison de la Santé. Dans ses poches, un mètre, un crayon, un carnet de notes. Et un papier du Ministère de la Justice l’autorisant à relever les cotes de l’engin en activité dans la prison. Il en fait ensuite construire une copie. Destinée à son film La vie, l’amour, la mort qui sort fin janvier 69.

Quelques années plus tard, en 1973, le Meccano géant reprend du service sur le plateau de Deux hommes dans la ville, un film de José Giovanni. C’est Alain Delon himself qu’on installe dessus. Sous le regard dépité de Jean Gabin.

Fin 1979, Claude Chabrol l’utilise dans L’Échafaud Magique, une adaptation télé d’un roman de Fantomas. Dans le film, ils répètent avec de la paille - ça marche bien avec la paille.

Ce dimanche soir, ce modèle-là, très précisément, qui a donc fait un sympathique voyage dans le cinéma français depuis la fin des années 60, est déballé et monté dans le jardin d’un gîte de France en Champagne. Pour test et calage technique. Puis recouverte de bâches plastique pour passer la nuit à l’abri. Avant de partir, le week-end suivant, direction l’Abbaye de Clairvaux pour le tournage de la dernière scène.

Selon la rumeur qui court dans l’équipe, le comédien principal se chierait littéralement dessus à l’idée d’y passer la tête.

Courage, lascar. Delon l’a fait il y a quarante ans.


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