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Fruit suspendu 1/2:
La petite histoire

La plus belle chanson du XXème Siècle a vu le jour grâce à la photo abjecte d’un moment ignoble.

Ils sont tous là

Les paysans aux bérets usés, les vieilles égarées, les cols blancs, les gueules encrassées, les décrottés en canotier, les jolies têtes blondes ébouriffées… Tout le monde joue des coudes pour avoir la meilleure place, le meilleur point de vue sur le spectacle éclairé par la lune.

Les journées sont longues, le travail est dur. Alors, le soir venu, détente et divertissement sont au programme. Comme le dit l’adage populaire: plus on est de fous, plus on rit. En ce jeudi 7 août 1930, enveloppés par la douceur ambiante et par la légère brise qui transporte les odeurs dans toute la région, les fous s’amusent.

Où sont-ils?

À Marion, sympathique petite bourgade de l’Indiana qui tire son nom d’un petit officier de Caroline du Sud qui a combattu pendant la Guerre d’Indépendance à la fin du XVIIIe siècle. Petite ville qui compte un petit millier d’habitants en temps normal. Mais ce soir, avec l’événement qui s’y déroule, il n’y a pas loin de dix mille pèlerins dans le bled.

Que font-ils?

Ils crient à tue-tête en plein centre ville. Ce centre ville se limite à une petite place autour de laquelle se trouvent la mairie, l’église, la boulangerie, la quincaillerie, l’épicerie et le commissariat.

Ce soir-là, derrière les barreaux de la prison du coin légèrement excentrée, il y a trois hommes qui ruminent. Ils sont accusés d’en avoir sauvagement assassiné un quatrième et violé sa petite amie. Les faits se sont déroulés quelques jours auparavant, l’interpellation a eu lieu la veille et nos trois compères marinent dans leur jus depuis 24 heures.

De la masse humaine suante et puante qui piétine sur la place de Marion se détache un peloton de tête qui se dirige énergiquement vers la prison. Arrivé aux portes du bâtiment, le peloton réclame Justice.

Le personnel en poste ce soir-là, devant tant d’insistance, cède afin d’éviter toute dégradation de biens appartenant à la commune. Le peloton devient une meute. Ils parcourent les étages en quête des trois présumés meurtriers, violeurs de surcroît. La meute presse les gardes. Ceux-ci se taisent et déverrouillent les portes des cellules. Comme le dit l’adage populaire: qui ne dit mot consent. La meute récupère les trois coupables. La Justice a trop attendu.

Pour briser les côtes, la nuque, le bassin et les jambes de trois hommes affaiblis étendus à même le sol — et ainsi rééquilibrer la balance de ladite Justice, deux conditions sont requises:

  • être aussi nombreux que possible;
  • être équipé de masses, de gourdins et autres d’objets contondants.

Le hasard fait parfois bien les choses. La masse agglutinée remplit on ne peut mieux les deux conditions requises. Cette satanée Justice se régale ce soir-là. Ces p’tits merdeux payent cher pour ce qu’ils ont fait.

Claude Deeter et Mary BallClaude Deeter et Mary Ball

Selon les rapports de police relatant l’affaire du meurtre et du viol, les victimes, Claude Deeter et Mary Ball, âgées de 23 et 21 ans, étaient de type caucasien. Un brave gars et un beau brin de fille, d’après les dires de la population locale. Le brave gars était apprécié dans le coin. Par dix mille personnes qui l’ont mauvaise ce soir d’avoir perdu un frère, un fils, un ami, un illustre inconnu. Toujours selon le même rapport, les trois coupables, Thomas Shipp, Abram Smith et James Cameron (sic), âgées de 18, 19 et 16 ans, sont de type afro-américain. Des sales nègres, d’après les dires de la population locale. Et quelques macaques de moins, c’est toujours ça de pris.

You. Fuckin’. Niggers.

Trois termes récurrents dans la bouche de la masse. Triptyque rythmant les coups portés par le bras de leur Justice qui, peut-être, a discrètement été orchestrée par le Klan des Koquettes Kagoules. La brochette de tarés enrubannés dans des draps blancs, qui brûlent des rondins de bois et des noirs de peau à la nuit tombée, pour célébrer leur couleur: blanc comme un cul. Comme un linge, corrigeraient les Koquettes.

Et après?

Abram, 18 ans, pleure et crache du sang mais il respire encore. Thomas, 19 ans, vomit de la bile en suffoquant mais il respire encore. James, 16 ans, se recroqueville et gémit. Mais il respire encore. Alors ces poupées, désarticulées et sanguinolentes, sont traînées dans toutes les rues du trou du cul du monde avant d’être jetées au pied d’un arbre. Centenaire, comme beaucoup d’arbres qui voient défiler les générations d’humains et contemplent en silence les moeurs de cette faune farfelue.

Voilà une belle brochette de connards.

Si la flore pouvait parler… La faune beugle, hurle, bave, rote, pète, se gratte le cul puis se renifle les doigts.

Oui, tu pues.

Si la flore pouvait parler…

Et la Justice, dans tout ça?

Le shérif du bled se réveille et somme la masse d’épargner James. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ça marche. La meute desserre les crocs et laisse le coupable aux mains du cul-terreux en bottes de cow-boy affublé d’une étoile. Pourquoi épargner James? Peut-être parce qu’il n’a que 16 ans, peut-être parce que ceci, peut-être parce que cela… Personne ne le sait. Il survivra et purgera une peine de quatre ans pour complicité. Abram et Thomas, qui respirent encore, n’ont pas cette chance et finissent au bout d’une corde. La masse humaine, suante et puante, contemple, satisfaite, le spectacle. En jouant des coudes. En ce jeudi 7 août 1930, enveloppés par la douceur ambiante et par la légère brise qui transporte les odeurs dans toute la région, les fous s’amusent.

Celui qui, ce soir-là, recule de quelques pas et fait crépiter le flash, se nomme Lawrence Beitler. C’est le photographe du coin. Celui qui tire le portrait des gens du bled les soirs de fête.

Crédit: Lawrence BeitlerCrédit: Lawrence Beitler

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