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Journal d’un charlot • 3/9 • Grandes gueules

«Passer de scénariste à réalisateur, c’est se rouler par terre dans le caca après avoir été nommé au César du meilleur espoir»

Les yeux au ciel, c’est un môme de quatre ans. Le sourire du Joker, c’est Vol au dessus d’un nid de coucou. Une grimace, c’est Hulk… La gueule de la maquilleuse en sortant du HMC, c’est un bon baromètre de l’humeur ou du comportement du comédien.

Planqué dans un coin du parking souterrain, hors-champ, près du local à vélo grillagé, il y a donc HMC. Le dernier acronyme à la mode d’un secteur d’activité qui a pourtant longtemps résisté à cette mode. Habillage, Maquillage, Coiffure. La loge des artistes. Un petit barnum blanc, chauffé, lumineux, pour que C., la maquilleuse, puisse travailler au mieux. HMC. Le ventre. Le cocon. Et une maquilleuse, pour un comédien, peut faire office de mère, de thérapeute, de petite soeur souffre douleur. HMC, c’est aussi la planque sur un plateau. Le micro-havre de paix bricolé par la régie. Se réchauffer, souffler, s’isoler quelques secondes, c’est . HMCR. Réconfort.

Effraction

Sans le visage de la maquilleuse, seulement avec le son qui provient du HMC, c’est aujourd’hui un môme de quatre ans teinté de Vol au dessus d’un nid de coucou. Mais c’est souvent le cas avec Polo. Il va en faire sursauter plus d’un. Des cris de belette sous acide quelques secondes avant chaque prise, des colliers de grossièretés adressées à la maquilleuse qui l’envoie systématiquement dans les cordes d’un geste las, des blagues bidons, la faculté de concentration d’un lapin Duracell branché sur du 220 volts… Le Polo est au top. Premier geste symbolique, après son passage au HMC, en bavardant avec Pitt: se rouler par terre pour saloper la veste de jeu. La seconde veste, puisque la première, il l’avait déjà ruiné lundi, avec de la crotte et de la terre. Elle a entre temps pris cher avec la fausse pluie du mardi. Là, c’est de la poussière de parking que Polo se tartine sur le dos. D’après N., le deuxième assistant réa, absolument pas raccord. Mais bien cracra quand même. Authentique.

Une fois qu’elle a lâché le bébé et fait sa grimace, la maquilleuse retourne se planquer au HMC. Elle accueillera avec bienveillance celles et ceux qui viendront s’y réfugier dans l’après-midi. Elle pointe régulièrement le bout de son nez sur le plateau, pour voir ce que ça donne, corriger son travail si nécessaire, l’affiner lorsqu’un gros plan sur le visage est prévu.

La star du jour, à part Polo, c’est la vieille Seat Ibiza qui sent la cage à lapin et la déjection de chat malade. La caisse part à la casse dans une semaine. JP, l’accessoiriste, l’a récupéré avant sa destruction. L’engin va se faire maltraiter, à l’image, par Polo. Et là, c’est un peu tendu. À l’inverse des 8.6 soigneusement vidées par JP la veille, dont la bidouille peut se répéter à l’infini — tant qu’il y a des 8.6 — , la magie cinématographique du jour doit se faire sans filet. Il y a certes un premier gros plan: un simple coup de couteau sur le joint d’étanchéité de la vitre conducteur. Ce bout de caoutchouc, prédécoupé par JP, est repositionnable sans souci. Mais le plan d’après, plus large, montre l’action dans son ensemble: pénétrer par effraction dans la voiture. Une fois le cadre posé, l’assistante réal demande le moteur. L’ingé son fait tourner, le perchman pointe sa marmotte, le chef op’ se ventouse à l’oeilleton, le point est fait, le clap claque, la scripte a son chrono, le réal lance l’action et toute cette fine équipe serre le cul bien fort. Parce que Polo doit faire son affaire en une seule prise. Méchant cri d’ours polaire castré pour se donner du courage. Puis il attaque. Il essaye d’abord de glisser ses doigts entre la tôle et la vitre, là où le joint d’étanchéité a sauté. Échec. Et la caméra tourne toujours. Il insiste. En vain. Il change de tactique, agrippe l’encadrement de la portière du bout des doigts et tire, tire, tire. La vieille Seat ne bronche pas. Et la caméra tourne toujours. Il prend appui sur la portière avec le pied et insiste, tire, tire, tire à s’en arracher la peau des doigts. Le haut de la portière cède, se tord, et la vitre ne pète pas. Polo tombe son vieux manteau crasseux, glisse le bras entre la vitre et le toit, lentement, dans la douleur, jusqu’à atteindre le loquet du bout des doigts pour le tirer. Il ouvre la portière, remet la vieille veste et s’installe à bord. Léger silence.

Coupez.

Une bonne quinzaine de paires d’yeux globuleux dévisagent le Polo. Le lascar a tombé la prise impossible. De la tôle à peine tordue, une vitre en bon état, une portière qui ferme encore normalement, la journée peut… continuer. C’est tout. Mais putain que c’est bon.

Tripoter la lumière

Pour caler l’ambiance dans le parking, l’équipe image va faire son job. De toute beauté. D., le chef op’, pinaille sur le moindre néon. Trop, trop peu… Les mecs démontent les néons du parking, changent ceux qui sont trop faiblards, ajoutent des projos pour réhausser, calent des drapeaux, des panneaux de polystyrène pour ajuster, affiner. Dans le cadre, les images claquent. D. connait son boulot et le fait divinement bien. Il ne lâche rien, ne gâche rien, met tout ce qu’il a, tripote le moindre néon dégueu qui l’agace.

Dans le reste du monde, une magnifique journée d’hiver a dorloté les vrais gens. Un soleil qui pète, un froid qui gifle. Ces journées où le picotement de la sueur après une longue marche en ville, emmitouflé dans un manteau difforme, fait d’abord du bien avant de faire frissonner. En fin d’après-midi, le changement de plan implique un changement de décor. Et la pluie d’hiver, la grosse saucée glacée, accompagne l’équipe réduite qui va tourner dans Paris, à la pêche aux grandes gueules. Le Shepard Fairey sur une façade d’immeuble du XIIIème, le grand silencieux du Cloître Saint-Merri, le monstre à cornes de bouc de la rue Traversière, le visage sculpté de Vhils rue de la Fontaine au Roi… Quatre plans fixes, cons comme la lune, à mettre en boîte. Mais à 18h, Paris intra-muros, avec un 20m3 et un 4x4, la balade prend deux bonnes heures. Et la pluie d’hiver, la grosse saucée glacée, remue toute la merde de ce monde autour de la petite caméra, planquée sous un petit parapluie bleu, tripotée par des microbes trempés jusqu’à l’os.

Fin de journée: 20h00.

Toutes les chroniques du tournage sont là →

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