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Soudain, La Nuit

Pour reprendre pied et ton souffle

Sur les terrasses, les verres reflètent la lumière des intérieurs, des vitrines et des enseignes. L’air se teinte de jaune — celui des lampes à sodium de l’éclairage public. Les phares blancs et les feux stop des motorisés font plisser les yeux.

À l’arrivée, des cheveux à peine coupés (envie de les laisser pousser), une couleur discrète (par coquetterie assumée), un sirop de pêche, un soda sans sucre, le bilan d’un samedi sur la Terre puis une file d’attente. Lecture du bouquin du moment1 dans le hall sous-éclairé.

Que je me lève tôt ou tard, ça ne change rien, la journée m’échappe toujours. Été ou hiver, doux ombrages ou silhouettes de ténèbres, je ne mets jamais le nez dans les céréales avant midi.

En entrant dans la salle, tout pousse à ralentir : le bois des poutres apparentes au plafond, les tapis fixés au mur, les bougies au sol et les chaises longues autour de la scène. Il faudra quelques secondes et quelques pas pour trouver l’allure (celle des gestes lents) et l’endroit (là-bas, de l’autre côté).

Installés, la conversation plonge dans l’intime et les obsessions du moment — une histoire d’amour qui a mis vingt ans à naître pour s’essouffler dans la foulée, des textes qui peinent à prendre forme pour raconter l’intime. Puis tout s’assombrit, seuls résistent les bougies et quelques projecteurs. Le silence se fait, les applaudissements l’éclaboussent, les musiciennes et musiciens s’installent, le chef d’orchestre prend place.

Soudain, La Nuit.

Les premières minutes, la raison résiste, turbine, tente d’identifier un air puis lâche prise. Les tripes et le cœur s’en mêlent, les cordes des violons les attisent et tu décroches, oublies parfois de respirer, laisses monter une première vague, les contrebasses résonnent à l’intérieur de l’estomac, une joie passée laisse place à une douleur d’aujourd’hui laisse place à un possible avenir, les cordes t’emmènent, la gestuelle du chef d’orchestre te captive, les applaudissements te rappellent à l’ordre — merci de reprendre ton souffle — puis ça repart, la suite te chahute et te tiraille mais tu laisses faire, un cuivre au loin te pince le cœur mais tu laisses faire, sa torture te libère, les instruments se battent et tu te prends les balles perdues, la température de ton corps baisse, tu frisonnes, un poing de côté apparait mais ça fait du bien, les applaudissements encore et un autre mouvement, plus long, très long, immense, qui t’emmène plus loin plus profond, tu contiens des larmes et ta gorge est nouée mais tu laisses faire, tu jurerais que tu ne touches plus sol, tu sais que c’est impossible et débile mais tu laisses faire, tu es là où tu devais être, loin de la laideur, ne pas retomber et rester suspendu au dernier flottement, ce moment où le chef d’orchestre referme sa main pour aller chercher le silence.

C’était La Nuit. Qui s’est terminée par du fromage, du caramel et du thé au jasmin, pour reprendre pied et ton souffle.

Crédit photo

  1. Les petits riens de la vie, Grace Paley↩︎

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