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Jamais, Ô grand jamais

Même dans tes rêves les plus fous

J’ai écrit des lettres qui sont des échecs, mais j’en ai écrit peu, je pense, qui sont des mensonges.

Cette phrase, qui concluait un précédent billet, est en réalité la première d’une nouvelle d’Amy Hempel, En forme de cœur.

Essayer d’atteindre quelqu’un signifie poser la même question encore et toujours : Cela est-il vrai, ou pas ? Cette lettre que je t’adresse, je la commence dans la tradition occidentale. Si je la comprends, la tradition occidentale est : Jouons cartes sur tables.

Cette nouvelliste est la reine absolue. Seulement cinq petits recueils publiés depuis 1985 — dont quatre disponibles en français, patiemment relus cet été.

C’est plus facile, je pense, quand ta vie a été renversée et son contenu déversé. Les choses ont moins d’importance ; il y a la joie d’être moins poli, et d’être moins — pas plus — attentif. On peut tout dire.

En forme de cœur est une longue lettre d’une femme à un homme.

Encore que peut-être pas. Comme à la pêche ? Plus la ligne est légère, plus il est facile d’enfoncer l’appât très profondément. M’étant délivrée de l’analogie virile, je vois qu’elle n’est pas un échec, mais un mensonge. Comment pourrais-je mettre fin à cela, quand il y a une telle jouissance à tirer des sons de mon corps pour te les montrer ? Ces sons — ma lettre — c’est mon rouge à lèvres, ma lingerie, mes talons aiguilles.

Cette nouvelle — cette lettre — est une leçon. Comme chaque texte de la reine. Une leçon d’expression des sentiments et de pudeur, d’humour distillé à celui qui le décèle plutôt que jeté en pâture au premier venu.

T’écrire emplit les journées en ce lieu. Et parfois j’appelle de mes vœux des jours où il ne se passe rien. « Point n’est à chaque tic-tac de la pendule besoin d’un martyr. »

Sauter un mot — ou pire, une phrase — reviendrait à louper un battement de cœur. Plus rien n’aurait le même rythme.

Mais ce n’est pas le pire. Le pire, Véronique Ovaldé le dit dans la préface du recueil intitulé Aux portes du royaume animal :

Ce qui me fend le coeur chez Hempel, ce qui me le fend véritablement, c’est son humour. Une forme d’auto-dérision si sophistiquée qu’elle en devient hilarante.

C’est exactement çà. Chez Amy Hempel, les drames t’arrachent un sourire, les joies te pincent le cœur.

Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club, lui voue un culte. Qu’il a résumé en une phrase dans un article paru en 2002 — phrase qu’il adresse d’abord à lui-même :

You will never write this well.

Jamais, ô grand jamais, il ne sera possible d’écrire aussi bien.

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