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Vélo Francette • 7 • La lutte et l’apaisement

Caché dans l’inconnu

Grimper la côte devenant progressivement un mur pour quitter le camping fermier niché touuut en bas de la Peyratte dessine une grimace sur le visage qui va peiner à disparaître.

Il y a des journées qui commencent dans la douleur comme d’autres à coté de ses pompes.

Mouais, ça doit être par là. Enclenchement du pilote à peu près automatique du matin.

De bourgades encore ronflantes en vallons qui grignotent les mollets de bon matin, les roues de Gambino mènent à un lotissement assoupi aux bateaux de trottoir biseautés, tellement pratiques pour permettre aux roues d’une voiture de grimper sans encombre pour stationner à cheval entre la rue et ledit trottoir. Les piétons n’auront qu’à contourner les voitures en se déportant sur la route.

La spirale du lotissement aux rues courbées — jamais de rues droites ni d’angles droit dans un lotissement — mène des pavillons copiés-collés à des immeubles de taille moyenne qui mènent à des barres d’immeuble qui mènent à une zone d’activités commerciales hideuses à en déclencher des aigreurs d’estomac spontanées.

business is burningbusiness is burning

Le long d’une ligne droite accumulant entrepôts et enseignes, traversée à toute allure par voitures et fourgons et poids lourds partis déverser des choses et des gens en ville et ailleurs, après la spirale du lotissement fileuse de tournis, le peu de sens de l’orientation du cycliste est gentiment essoré.

Trouver la direction du centre ville.

C’est dans l’autre sens le centre ville.

Elle secoue sa couette sur le balcon du rez-de-chaussée de sa maison. Me voyant désorienté, devinant les besoins premiers du cycliste matinal, elle anticipe la question, ponctue sa réponse d’un petit sourire pincé et retourne à son ménage.

Mon merci est maladroit et mon mépris sans borne. Pas pour elle. Pour ceux qui ont fait ça à son environnement.

vue sur entrepôtvue sur entrepôt

Village multimédia

La place piétonne, au pied du palais des congrès dessiné par un épileptique amateurs d’horreurs, est sans doute charmante. Un manège art nouveau, peut-être d’époque, trône en son centre. Mais, outre l’horreur épileptique, elle est entourée de bâtiments insipides, et tapissée de barnums et de kakémonos et de pancartes criardes.

L’événementiel sait merveilleusement enlaidir les endroits où il s’implante. Le village multimédia est le dernier coup de pelle sur la tronche de la place piétonne sans doute charmante.

Sur les places de stationnement en épi longeant la place piétonne sans doute charmante, alignement de SUV et de berlines. L’automobile est un concours sans fin de vulgarité et d’ostentatoire. La honte et la plaie. L’incarnation de la vulgarité de notre espèce.

Elle est assise par terre, un tabouret avec une coupelle en plastique posée devant elle. Quelques vêtements traînent sur le sol. Elle dodeline de la tête qui semble bien trop lourde pour elle à cette heure, alpague parfois les rares passants, marmonne tout ce qui la hante.

Une ombre du monde.

avec ombre au tableauavec ombre au tableau

sans ombre au tableausans ombre au tableau

Quitter cette ville. Tant pis pour les rues piétonnes plus agréables, affublées de banderoles criardes vantant les mérites du village multimédia coup de pelle. Tant pis pour le viaduc et les églises. Longer une longue artère avec piste cyclable, repérer un vieux panneau pointant vers une vieille route cabossée. Et s’enfuir.

Parce que le ciel est gris et bouché, parce que la brutalité est parfois intenable, s’enfuir.

croquez des champis pour goûter la viecroquez des champis pour goûter la vie

Des côtes assassines et des grimaces, des pentes réconfortantes et des sourires, des bourgades paisibles et des soupirs. Et quelques douceurs de rien du tout.

home almost homehome almost home

Un panneau chasse gardée. Je les reluque depuis mon départ. Cloués ficelés sur poteaux et grillages. Annonçant la couleur. Il en fallait un pour le carnet de voyage.

parfaitparfait

Chasse d’eau gardée

Défiguré comme il se doit. Bravo, et merci.

Mon premier job d’été, à 19 ans. Besoin d’un chèque de dix mille francs pour acheter ce qui sera mon premier ordinateur. Un ami de mes parents, artisan cordiste, hoche la tête en silence.

Viens bosser avec moi et mes gars. Tu tiens un mois et je te file un chèque de dix mille balles tout ronds.

C’est ainsi qu’on se retrouve à monter de toutes pièces et peindre de haut en bas des pylônes destinés à supporter les antennes GSM du réseau de téléphonie mobile en pleine explosion à l’époque. Monter des pylônes de 50 mètres de haut, pesant 9 à 12 tonnes, livrés en kit par un semi remorque au milieu de nul part, en trois jours chrono parce que la grue louée pour prendre les morceaux de pylône coûte une blinde à la journée et que les opérateurs veulent contenir leurs frais. Peindre une terrasse d’acier fixé à 70 mètres sur un pylône de l’armée de 100 mètres. L’ascension à l’échelle jusqu’à ladite terrasse prend un putain de quart d’heure, et pas moins à la descente.

C’est bizarre de photographier un souvenir d’étudiant 25 ans après.

mon premier ordinateurmon premier ordinateur

Un peu avant Champdeniers, un garage vieillissant et crasseux exhibe une Cox rénovée et rutilante. L’élégance n’a pas d’âge.

oldiesoldies

Conçu par le Docteur Ferdinand Porsche (oui, comme les voitures qui portent son nom) à la demande d’Adolf Hitler (gros gros fan du docteur), la première voiture du peuple est sortie d’une usine en 1933. En réalité, quatre prototypes sont sortis de l’usine pour un essai grandeur nature.

Cette bonne bouille d’acier a une putain d’histoire.

Pause Perrier. Un vieux Hell’s Angel, relique de temps lointains n’ayant jamais vraiment existé ailleurs que dans les films, s’installe en terrasse, vite rejoint par la patronne du bar resto, pour lui commander un buffet champêtre destiné un anniversaire. Il repartira avec sa Harley pétaradante et rococo.

Hell is hereHell is here

Dans les toilettes, une citation accompagne le penseur.

autoportrait inspirantautoportrait inspirant

Ascension douloureuse après une descente guillerette, nuage de poussière d’un engin agricole qui passait par là — l’après Perrier rondelle est un brin plus amer que l’agrume.

another one bites the dustanother one bites the dust

Mais la campagne adoucit vite les saveurs.

le public attend la starle public attend la star

Et les conversations imaginaires font décrocher le cycliste. Avec les visages du passé, les gens d’aujourd’hui et ceux qui pourraient être à venir. Revivre, corriger, inventer les conversations. Rattraper ses erreurs, éviter les potentielles. Dire ce qu’on ne dira pas, parce qu’il est trop tard ou que la conversation n’aura pas lieu.

une noire sur la partitionune noire sur la partition

Côtes et descentes. Grimaces et sourires. Au pied du château de Coudray, une rosace pose les bases.

aller partoutaller partout

Alors un singulier et lent phénomène se met en place. Ça s’aplanit. Progressivement. Accompagné d’un autre phénomène : de l’oxygène pour les yeux.

oxygene VIoxygene VI

L’horizon vide son sac. Donne tout ce qu’il a. Les coups de pédale se font plus légers au milieu des grandes étendues. Premiers coucous rapides avec la Sèvre niortaise. Zig zags dans des chemins verdoyants et frais et OH MON DIEU UN MUR.

another brick in the wallanother brick in the wall

Planté là,– dressé conviendrait mieux –, il va se franchir en poussant Gambino comme un forcené. Le susnommé mur est en réalité le bout d’une petite rue montante qui débouche sur la rue principale de Sainte-Pézenne. Ladite petite rue porte un nom représentatif de la théorie du pragmatisme des noms de rue des bourgades.

ÉvidemmentÉvidemment

C’est des marrants à Sainte-Pézenne. Merci les mecs. Bisou. Et allez bien vous faire cuire le cul.

autoportrait en pousséeautoportrait en poussée

L.impeccable descente pour sortir du bled est un putain de panard cycliste comme il en existe trop peu. Une pente idéale pour prendre de la vitesse et avoir fière allure, un tapis de velours pour revêtement, un jeu délicieux pour faire osciller Gambino entre les plaques et réduire à zéro les secousses provoquées par les aléas de la route.

Un panard de gamin de dix ans sur sa bicyclette rutilante. Non pas que j’ai été ce gamin un jour.

Les Halles de Niort. Marché couvert en plein quartier piéton. 13h. Les étals en extérieur des halles commencent à remballer. Tout le monde est rentré déjeuner ou installé en terrasse. Terrasses animées, rares passants qui passent, livreurs Uber Eats à l’ombre des bâtisses, en équilibre sur les parkings vélo, scrutant leurs téléphones en attendant la prochaine commande.

S’éloigner de l’œil du cyclone. La grignotine, une mie câline du coin probablement. Attablé sous un parasol, un couple avec deux enfants et tata gaga, la sœur de madame. Papa porte et vit mal sa calvitie, maman a les traits tirés des mères de famille exténuées, tata est blonde décolorée et s’en sort plutôt bien avec. Elle a une trentaine rayonnante qu’elle vit pourtant mal. Peut-être parce qu’elle n’est pas mariée, peut-être parce qu’elle n’a pas enfant. C’est elle qui régale la grignotine. À grands renforts de sandwichs et de beignets et de gâteaux et de cookies. Les deux gamines, deux crevettes, ont déjà du mal à picorer le sandwich mais tata ne ménage pas ses efforts et les inonde de gras, de sucre et d’amour. Ses chéries qu’elles bisoutent sont gavées comme des oies à l’approche des fêtes de Noël.

Autour de la famille, la vie va et la ville assure le défilé. Et les shoppeuses et les promeneuses et les larbins du monde poncent le pavé niortais.

shopping addictsshopping addicts

at workat work

paulette à bicyclettepaulette à bicyclette

C’est bizarre la ville. Brutalité et douceur. S’alternent ou cohabitent. On retrouve certaines choses un peu partout : les enfilades de restos en terrasse à l’authenticité gastronomique à confirmer, les touristes sensibles à la chaleur, les autochtones à l’aise dans leurs pompes et leur ville.

un burger pour la 12un burger pour la 12

coup de chaud touristiquecoup de chaud touristique

lunch and chilllunch and chill

La sortie de la ville s’effectue par le port Boinot, une ancienne friche industrielle réaménagée en espace culturel et serre et espace de promenade. Contemporain et lumineux. Qui invite à poursuivre le long de la Sèvre niortaise.

friche is the new blackfriche is the new black

bonjour vousbonjour vous

Elle se fout pas de ta gueule la Sèvre niortaise. Elle est élégante à souhait, la balade le long de son cours est une jolie récompense. Après deux jours passés à grimper puis descendre, descendre puis grimper, soupirer parfois plus que de raison, la déambulation bucolique apaise les tensions. Se prête à la digestion. Commence par une route, se transforme en chemin, se poursuit en chemin boisé et n’en finit pas de faire tourner la tête avec sa douceur.

chemin près d’une beautéchemin près d’une beauté

C’est joli Niort ? Ça sonne tellement comme un nom de ville que j’ai pas envie de visiter 🙈 Nan me spoile pas je lirai ce soir.

R. vient aux nouvelles.

Ouais. C’est plutôt pas mal. :)

well hello therewell hello there

Je vais vous mettre sur l’emplacement zéro. C’est pas un vrai emplacement, mais il est totalement ombragé et à deux pas des sanitaires. C’est celui que je garde pour les cyclistes. On peut y mettre deux trois tentes faciles.

Elle pianote les infos sur son clavier.

Vous pouvez prendre une table et une chaise pour l’installer à côté de votre tente. Il y en a qui traînent à côté des sanitaires. Remettez-les en place avant de partir.

Le camping a des allures de village vacances, avec ses mobil homes et ses camping cars et ses caravanes.

Tu parles anglais ?

I do.

Elle s’appelle Nina. Elle est allemande, vit à Cologne, a pris le train jusqu’à Paris puis jusqu’à Blois.

I think I recognize you from a camping a few days ago.

De là, avec son vélo de course qu’elle a acheté quand elle avait 15 ans, elle a longé la Loire jusqu’à Saumur, a dormi dans le même camping champ le même soir, celui de l’orage, mais à l’autre bout du camping. Et en arrivant ce soir, elle a reconnu Gambino.

Gambino, le beau vélo.

C’est son premier voyage à vélo. Elle rejoint sa famille qui loue tous les ans une maison à Lacanau. Elle s’est dit que c’était une bonne idée. Elle a acheté une bière, ne fume pas mais accepte de fumer une cigarette roulée parce qu’elle préfère le goût. Elle roulera ces cigarettes elle-même. Elle fait du triathlon depuis ses 15 ans.

Elle cuisine des nouilles chinoises en sachet dans sa popote tandis qu’on papote.

Quand j’écris, elle lit. Quand elle lit, j’écris. L’atelier d’écriture s’étire dans la soirée mais la conversation et la soirée sont douces.

Nous partageons la table en plastique délavée et les chaises estampillées Miko.

mikomiko

Le bureau idéal pour toutes celles et ceux qui ne veulent surtout pas travailler.

Bilan

Kilométrage

  • du jour : 83 km
  • cumulé : 571 km

Notes pour plus tard

  • Faut arrêter avec les discussions imaginaires. C’est épuisant.

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