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Vélo Francette • 6 • Être à côté et se perdre

Une prière oubliée

Un flash.

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit…

Il y a le crépitement rapide et constant qui vient du ciel. Et celui moins nerveux mais plus lourd provenant des feuilles de l’arbre qui abrite la tente.

2560 mètres. Approximatifs, hein. Évidemment. La distance qui nous sépare des éclairs.

Ce sont les gouttes d’eau qui crépitent. Celle de l’orage qui s’abat. Le tonnerre a brisé le sommeil. Et le corps s’est machinalement dit qu’il était temps de démarrer la journée.

3h48

L’écran du téléphone vient dire le contraire. Merci de ne pas démarrer. Mais la tête turbine déjà. Alors tu comptes.

Un éclair.

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept…

2240 mètres. Merde, il se rapproche.

Tu comptes les secondes qui s’écoulent entre un éclair et le tonnerre qui gronde après. Le son est lent — 320 mètres par seconde. Raison pour laquelle il t’arrive toujours après l’éclair qui lui, voyage à la vitesse de la lumière. Tu multiplies le nombre de secondes par 320 et tu obtiens la distance, en mètres, qui te sépare de l’orage et de ses éclairs menaçants. Si tu comptes deux fois — deux éclairs successifs, tu verras si l’orage se rapproche et ou s’éloigne. Pour nourrir tes inquiétudes ou apaiser tes craintes.

Approximativement, hein. Évidemment.

C’est con les trucs qu’on nous apprend à l’école. On en retient certains toute sa vie sans vraiment comprendre ni pourquoi ni comment.

Marignan 1515.

Et pisser de nuit en plein orage contre un buisson est aussi possible. Non pas que je l’ai fait.

Compter les secondes ou les moutons marche pareil. Ta tête finit par lâcher prise.

Trois heures plus tard, le réveil pique. Multiplier les allers-retours d’eau sur le visage s’avère nécessaire.

On est partis des sables d’Olonne. On va en Belgique, on a une tente plantée là-bas à l’année.

Ils ont la soixantaine passée. Peut-être soixante-dix. Elle a les joues rouges caractéristiques des peaux blanches qui prennent le soleil, il a la peau du visage et des bras caramélisée par le soleil.

On espère arriver en septembre.

Ils finissent leur petit déjeuner, la popote sur le réchaud en équilibre sur les éviers.

On fait ça depuis la retraite. On était deux maboules de boulot. On a tout vendu et on s’est acheté une toute petite bicoque aux Sables. Mais on profite pas vraiment de la plage pour être honnête.

Ils sont arrivés hier soir, pendant l’atelier d’écriture. Ils ont bu un Perrier puis ont filé. À moins d’écrire ou de picoler, s’installer à une buvette de camping pendant des heures n’a aucun intérêt.

Ils sont arrivés à pied, avec deux gros sacs de randonnée sur leurs dos et une carriole à roues tractée par monsieur.

Pendant le petit-déj-brossage-de-dents debout devant les éviers du camping, la carriole est au repos. Une photo souvenir serait bienvenue.

Avec plaisir. C’est du 100% fait main.

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Nous partirons au même moment. Eux remonteront la pente de l’enfer de la veille, tandis qu’une voie plus accessible et plate s’offre aux cyclistes au sud du camping. Chacun leur tour, ils salueront. Et reprendront la route. À pied. Jusqu’en Belgique. Depuis les Sables d’Olonne.

bye bye bonne routebye bye bonne route

Commencer une journée à côté de ses pompes est possible. Non pas que je l’ai fait.

Le pilote automatique réflexe de survie du matin a bien fonctionné jusqu’à l’étang de la Ballastière. Puis les pompes à côté ont pris le relais. Et les côtes et les pentes se sont installées sous les pneus de Gambino.

moment Ricoréemoment Ricorée

Il y a des bourgades joyeusement tristes. Au bout d’une quinzaine de bornes, un panneau stop situé quelque part entre ici et ailleurs a servi de moment Ricorée. Les côtes, les routes plates, le vent, le ciel menaçant - tout pèse plus lourd. Les deux pêches ingurgitées devant le stop redonnent un coup de fouet nécessaire pour affronter l’errance.

Sortez les cotillons et les pétardsSortez les cotillons et les pétards

Les villages, les lieux-dits, sont plus humbles sur les noms de rue. Célébrer les morts n’est pas le genre. Le pragmatisme est de rigueur.

Simple et directSimple et direct

L’impasse des glycines ne ment pas sur la marchandise.

impasse des glycinesimpasse des glycines

Le ciel, lui, fait plutôt dans la pression psychologique. Le soleil bataille pour percer la couche de nuages mais rien n’y fait — le gris a pris les rênes.

fightfight

À Argenton-l’église, complètement à l’ouest géographiquement et mentalement, une boulangerie ouverte a servi de ravito, pour plus tard.

Et les routes et les chemins et les côtes et les pentes et le ciel de dingo et l’errance.

cinquante nuances de griscinquante nuances de gris

water to the peoplewater to the people

avec qui ?avec qui ?

Les coups de pédale laborieux ramènent lentement vers Thouars. La grimpette jusqu’au centre ville fout un coup de massue. Bonne nouvelle : le centre ville est délicieusement affreux — un immense parking. Mais un café tabac tenu par deux femmes rondes comme des pastèques sert des coca zéro bien frais, vend du tabac, et propose même des cookies sous vide pas fameux mais revigorants.

Quitter la ville rééquilibre la balance. Le vieux centre, ses petits rues proprettes, flatte l’œil du passant, la descente pour découvrir puis contourner le château réveille le cycliste qui se dresse fièrement sur sa monture pour avoir fière allure en descente.

De Thuars à Airvault, les bornes défilent, les côtes grimpent, les descentes déçoivent, les bourgades se dispersent et la pluie s’abat par intermittences. Fini de jouer au chat nuage et à la souris cycliste. Le ciel a décidé d’essorer son linge.

Le. Bâ. Tard.

Il y a les corps de ferme historiques, les lotissements pour repeupler, un bled du nom d’Argentine qui fait sourire.

Oui. Peut-être. Un jour.

ChillChill

Des dread locks. Des vêtements de hippie. Non loin d’elle, des vieux fourgons aménagés, des tentes, parfois juste une toile tendue.

Plus loin, des canapés devant un chapiteau, un tipi, d’autres canapés, des panneaux de fortune posés à la va vite ici ou là, attendant d’être installés.

chill, sur canapéchill, sur canapé

un indien dans la villeun indien dans la ville

chutchut

décrépis et accueillantsdécrépis et accueillants

C’est le festival Le rêve de l’aborigène. 7000 personnes pendant deux jours qui déboulent ce week-end.

Le domaine de Soulièvres. Un immense parc au pied d’Airvault. Le technicien a une quarantaine d’années, des rides bien prononcées et un talkie walkie grésillant à la ceinture.

Pas de viande. Pas d’alcool. Des sons et des instruments que tu vois pas à la télé. Des musiciens qui viennent du monde entier.

Je n’ai pas la télé depuis vingt ans.

Bienvenue au club. Reste. C’est pas un hasard si ton chemin t’a mené ici. L’année dernière, une centaine de didgeridoos ont fait un putain de concert.

Découvrir ce domaine — un vaste parc — dans ces conditions prête à sourire et à rêver. Tous les parcs devraient avoir des canapés, des tipis et des toilettes sèches.

La grimpette jusqu’au centre d’Airvault achève. La halle couverte est le repaire des cyclistes. S’assoir ou s’appuyer contre un muret, boulotter ce qui a été acheté à la boulangerie à deux pas et, quand la pluie vient à nouveau, se dire que c’est bien d’être à l’abri et que le retour en selle peut attendre. Des parents font courir leurs deux petits gamins pour les fatiguer un peu, une autre famille se remet en selle malgré la météo, en discutant avec un autochtone.

On est partis de Nantes. On a fait un tour par la côte atlantique, on est arrivés par ici, maintenant on remonte le long de la Vélo Francette, peut-être jusqu’à Àngers. On verra.

Une famille de quatre en roue libre. Joli. L’ainé a une douzaine d’années sur son vélo avec sacoches, le petit de 6 ans au plus a son vélo accroché à celui de sa mère, le papa sert de mule pour la famille avec un chargement arrière rose fluo qui monte au ciel.

se fatiguerse fatiguer

Sous la halle, un soliste en vélo gravel vient de s’installer. Il défonce une tarte aux pommes et du melon acheté à la boulangerie. Quand la pluie tombe, il enfile sa veste de protection, se ravise, s’affale contre un muret et léthargise devant son téléphone.

Gloutonnerie et apathieGloutonnerie et apathie

Celui-là n’est pas là pour la balade, le décor, ni rire ni pleurer. Celui-là ponce du kilomètre, repasse du bitume. Nous nous croiserons au sortir d’Airvault sans qu’il le voit. Il ne regardait ni la rue, ni les vieilles bâtisses ni les devantures. Il regardait son GPS.

je connais un bon boucherje connais un bon boucher

les nuits d’Airvaultles nuits d’Airvault

L’après-midi, lentement, aidé par le vent, le soleil redressera gentiment la barre. Et la pluie de forêt prendra le relais.

Une route boisée, peu après la pluie. Le soleil réchauffe et le vent souffle. Soudain, une rafale. Alors l’eau emmagasinée sur les feuilles des arbres secouées laissent tomber de larges gouttes d’eau qui s’écrasent lourdement sur la peau. La surprise est systématique, la sensation délicieuse. Des gouttes de frais gracieusement offertes par les arbres.

dealer de fraîcheurdealer de fraîcheur

Saint-Loup-sur-Thouet offre une belle carte postale du Cébron, l’un des deux cours d’eau qui la traversent avec le Thouet qui tient compagnie depuis hier, au sortir de Saumur.

Et les côtes et les descentes et le vent s’en prennent sans relâche au cycliste qui reprend du poil de la bête et ne lâchera rien. Bourgades, paysages à s’en décoller la rétine, usines qui déchirent la paix d’une vue. Tout est bon à prendre, même la laideur la plus hideuse de notre monde.

okok

La vadrouille prend aux cuisses et aux mollets ce qu’elle donne aux yeux, aux oreilles et à la peau. De simples clochettes blanches sur le bord d’une route font oublier les grimpettes. Parce qu’elles sont apparues quelques kilomètres plus tôt, soudainement, sur une côte plus raide que les autres, un peu avant Saint-Loup. Leur blancheur a ébloui. Mais l’ascension n’a pas laissé le loisir de s’émerveiller comme un crétin. Mais la vie fait bien les choses — elle offre des cadeaux plusieurs fois.

fées clochettefées clochette

Le vent poursuit son œuvre, tisse les nuages pour en faire du coton.

champs de cotonchamps de coton

Ce sera Badoit rouge. Et pour la rondelle de citron, aucun problème.

les soirées de Gourgé sont toujours un succèsles soirées de Gourgé sont toujours un succès

La tenancière de l’auberge de la petite marmite à Gourgé est avenante et bien en chair. Elle baragouine un anglais improbable avec deux clients qui cachent le pichet de rouge sous la table pour éviter qu’il chauffe trop.

Finalement, j’avais du Perrier. Et des glaçons. Et du citron, comme convenu.

Elle s’attable avec ses clients, une pinte à la main.

Les campings, il n’y a pas grand chose dans le coin. Va falloir pousser un peu.

Un peu équivaut à une douzaine de kilomètres pour atterrir à La Peyratte, dans le creux d’une vallée. À l’approche du village, une statue de la Vierge Marie sonne comme une prophétie.

ok, je comprends maintenantok, je comprends maintenant

Si tu la pries, tu ne dévies pas.

J’ai clairement merdé. Oublié.

Pour atteindre le camping, il a fallu dévaler une pente sans fin et cabossée qui sera un mur à remonter demain matin.

Le camping est un vaste champ — un autre — avec points d’eau potable et toilettes sèches. Douches, éviers et lavabos sont attenants au corps de ferme principal, à une vingtaine de mètres. La salle à manger de la patronne sert de réception. Elle y vend des œufs de ses poules, du miel fait par son mari et des bocaux de plats cuisinés du coin. Elle facture la nuitée 6,80€, en comptant les 20 centimes de taxe de séjour due dans tous les campings.

En sortant pour faire le tour du propriétaire, elle peste contre les abeilles.

J’suis allergique, et depuis quelques jours, elles ont décidé de venir traîner sur le lière de la maison. Un enfer…

Elle montre les douches, les éviers et les toilettes normales.

Vous avez des tables et des chaises ici. Mais pour dîner ou vous reposer, les grandes tables sous le moulin restent le meilleur endroit.

Des tables de fortune bricolées par les ancêtres, un peu trop basses comme souvent avec les vieilles tables. Des toiles cirées à points blancs, agrafées aux tables. Des bancs qui ont peut-être deux fois mon âge.

champêtrechampêtre

Le bureau idéal pour toutes celles et ceux qui ne veulent surtout pas travailler.

Bilan

Kilométrage

  • du jour : 95 km
  • cumulé : 488 km

Notes pour plus tard

  • prie pour garder le cap.

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LA SUITE Vélo Francette • 5 • Un adieu et des retrouvailles Vélo Francette • 7 • La lutte et l’apaisement
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