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Lost in Clairvaux - 11 - Où la torture est un job à plein temps

L’ombre d'une lame plane au-dessus des têtes

Tu préfères: être décapitée par une guillotine qui coupe mal ou suffoquer de douleur à cause d’une injection létale foireuse?

Depuis le début de la semaine, l’ombre d’une lame plane au-dessus des têtes. Et fait dire quelques sympathiques âneries à certaines d’entre elles, le soir venu, devant une tasse de pisse-mémé. Samedi, dernier jour du tournage, la Veuve mènera la danse. Et la feuille de service posera les bases par mail la veille au soir.


  • Début de journée: 18h00
  • Fin de journée: 03h00 +1h
  • Lever: 7h40 - Coucher: 18h10
  • T° : min 4°C / max 12°C

La feuille de service, document distribué quotidiennement à tous les membres de l’équipe, fournit les infos pratiques sur la journée de tournage du lendemain. Qui, quand, quoi, où, comment… Réponses théoriques à tous les problèmes pratiques. Puis ladite journée arrive, la vraie vie s’en mêle et cette feuille prend alors tout son sens: une vaste plaisanterie.

Pour que le tournage puisse commencer à 18h, le travail débute, lui, à 16h. Un poids lourd et trois utilitaires à décharger dans l’abbaye de Clairvaux. Plusieurs tonnes de matos à déballer, chargées la veille depuis le deuxième étage de la prison. À la seconde où tous posent le pied par terre en sortant des véhicules ce samedi, le chrono est lancé. En deux heures: Raf (le machino) se greffe à la ferronnerie existante plantée dans le mur d’enceinte pour installer des barres de fixation; Jo (l’électro) tire une alim’ du fin fond de l’abbaye jusqu’au plateau puis fixe ses projos sur les barres de Raf; Man-Deen (la régisseuse) installe son bazar et les loges dans un vieux moulin réaménagé, situé à deux minutes à pied dans l’enceinte de l’abbaye; Eh-Leez et Ax-L (les assistantes mise en scène) pomponnent les comédiens en riant à leurs blagues; Léo (l’assistante opératrice) déballe sa caméra de compèt’ et bichonne ses cailloux; Djor-Dann (la chef op’) pinaille sur le placement du pied de la caméra; L-Tonn (l’ingé son) cuisine des melons et des pieds de cochon; Nee-Ko (le perchman) câline ses marmottes; R-One (le chef déco) installe la Veuve avec amour et JP (l’accessoiriste) aiguise la lame consciencieusement. En parallèle, Mee-Ka (le premier assistant) met poliment la pression à tout le monde et Pitt (le réal’) fume des clopes en réfléchissant à son premier plan de la journée. Quelques semaines plus tard, Guilch’ (le prod’) résumera cette installation en un seul mot : Hollywood.

Le tournage commence à 18h car le soleil se couche à 18h10. Pendant ces dix minutes, le chien se confond avec le loup, le jour et la nuit mélangent les genres. Même avec la pluie qui démarre et un ciel souillé par les nuages. À 18h, le moteur est demandé par Mee-Ka.

Minute, papillon. Un avion.

L-Tonn a le sens de la réplique pour pointer un problème et celui du timing pour se faire détester. Dans son casque, un léger bourdonnement persistant; dans le ciel, un Boeing filant droit sur l’Allemagne; dans les esprits, un léger échauffement; sur tous les fronts, une perle de sueur mélangée à l’eau de pluie. Le loup arrive, bon sang, le loup arrive… Le bourdonnement s’estompe puis s’éteint.

OK-ACTION

Un long plan fixe s’en suit. Deux bonnes minutes avant d’être coupé par Pitt. Le temps de souffler deux trois indications aux acteurs impliqués, le moteur est relancé, puis l’action, coupée deux minutes plus tard à nouveau. C’est dans la boîte, le loup est dans la place, le gris du jour a fait place au gris-bleu de la nuit — l’hiver est souvent radin en couleurs mais pas vilain pour autant. Direction l’intérieur de l’abbaye, dans une travée en pierre, pour la première vraie grosse patate chaude de cette nuit de tournage. Cette travée, de jour, c’est une simple voute esquintée par les années. De nuit, c’est la salle d’attente de la Faucheuse. Tellement c’est lugubre. Dans le battement, pause syndicale pour la Veuve; poses de star et sourires de cake pour d’autres.


Merci de penser à vous habiller chaudement. Pas de pièce fermée et chauffée à proximité du décor.


Damart, pantalons doublés en moumoute, sweat à capuches, sur-pantalons, sur-vestes, bonnets, écharpes de mémé, moufles, gants de boxe… Matos de compèt’ ou accessoires de branque, c’est la foire au système D pour contrer le froid et l’humidité. En français dans le texte: soirée à thème mèt’ cube à têtes de gland. Tout le monde a l’air d’un sac.

Stricte directive de Djor-Dann: portraits interdits. Personne ne veut d’un tel souvenir.

C’est mignon un pyjama à rayures, une robe d’avocat, une veste en velours côtelé, un tailleur pantalon et un chemisier… C’est vintage. Mais ce n’est finalement qu’un chiffon troué quand il fait quatre degrés. Comme toujours dans des conditions climatiques difficiles, les comédiens sont ceux qui en chient le plus. Selon les moments, tous se ruent sur Ax-L, le porte-manteau humain. Pour s’emballer avec rage dans des couvertures après une prise; ou se déballer comme un cadeau de Noël décevant avant.

Dans la travée, le froid câline tout le monde et le cinéma a de nouveau des exigences. Du fin fond du couloir obscur au parvis qui accueille la Veuve, un travelling avant nerveux, caméra épaule, d’une minute trente, à caler avec tout le monde. Tout le monde: Lulu le bourreau ouvre la marche énergiquement; Mouss’ le condamné suit en claudiquant, menotté et maintenu par les auxiliaires du bourreau; les deux gardiens mettent la pression, équipés de lampes et lestés à la taille de ceintures de batteries pour alimenter lesdites lupiotes; la troupe des juge, directeur, médecin et gendarmes accélère dans la foulée; au milieu, Djor-Dann garde Mouss’ à l’image, perchée sur ses semelles compensées; Léo s’agrippe au slip de Djor-Dann et fait la mise au point en se prenant des coups de coude dans les pommettes; Raf tient les câbles qui se baladent dans tous les sens; en retrait, L-Tonn, un micro à la main, capte l’ambiance hallucinante de la meute qui cavale; plus loin encore, Nee-Ko a déplié sa perche sur quatre bons mètres pour aller choper ce qui se passe tout devant; et en satellite, mais au plus près de la mêlée, Pitt suit avec attention le ballet qui se met en place devant ses yeux: le chaos qui s’organise. À mi-chemin, un étonnant trou — appelé porte — dans un mur dressé là vient compliquer l’affaire. La petite vingtaine de personnes qui essayent de danser ensemble va tâtonner, se cogner, s’emmêler avant de réussir à passer sans encombre dans le trou de souris. Maintenir le rythme, marquer des temps, lancer des top, repartir de plus belle pour, à l’image, faire passer une sensation: en un souffle. Une bonne dizaine de répét’, une demie-douzaine de prises pour mettre ce souffle en boîte et atterrir de nouveau dans la cour.

Toute une scène à caler, des heures de boulot, une affaire de détails. Un regard dans un coin, un soupir en gros plan. Un signe de croix ici, une grimace trop forte là. Pendant une grosse partie de la nuit, entrecoupée par le dîner tardif, Pitt ira pêcher ces détails. Glisser des battements d’aile à l’image qui racontent des séismes. Sur le plateau, ces petits riens sont le fruit d’un tiraillement entre des grosses pilules: l’histoire racontée, le point de vue de l’auteur, le désir d’un comédien et sa compréhension du personnage, même anecdotique à l’image. Ce soir-là, malgré les culs gelés, les doigts engourdis et les corps tremblants, réalisateur et comédiens vont établir le meilleur dialogue de la semaine. Pitt bondit sur le plateau entre chaque prise, se montre directif mais à l’écoute de chacune des personnes impliquées dans le jeu. Tous proposent, essayent, grimacent lorsqu’ils sont déçus mais rebondissent immédiatement pour tenter autre chose. Essai-erreur. Die and retry. Prise après prise, plan après plan. Un lupanar de comédie et de direction d’acteurs. Le dîner viendra apaiser les corps mais ni les coeurs ni les esprits qui sont emballés par cette grosse scène où tous sont impliqués. Le dîner est bavard et enjoué, la soupe du catering salvatrice, tandis que le son fait mumuse dans le froid.

Il aura été question de rouleau de PQ rembourré, de pot de peinture, voire même de prothèse de jambe. Il aura fallu la semaine pour accéder à la requête de l’équipe son, L-Tonn et Nee-Ko: une pastèque en février. JP aura évité de justesse l’aller-retour Rungis. Mais le catering s’est dépatouillé pour trouver d’improbables melons d’Espagne sur un étal de supermarché. Au rayon boucherie de la même enseigne, ils ont dégoté les pieds de cochon en barquettes. Pendant l’installation, bien avant l’Airbus et son bourdonnement, L-Tonn et Nee-Ko ont préparé leur tambouille qu’ils ont laissé dans un coin. Puis le dîner est arrivé. Un melon à la place du cou du condamné, un accessoiriste aux commandes de la guillotine, des micros bien calés. Et une première prise lamentablement foireuse. La Veuve refuse de couper. S’arrête à mi-chemin dans le melon. Cette Veuve reste un accessoire de cinéma: que d’la gueule. Pas foutu de trancher la tête à un melon sans s’y reprendre à deux fois. Pas loin de six prises au total pour obtenir un résultat s’approchant du rêve escompté: un son sale. Au retour de l’équipe sur le plateau, malgré leurs efforts, des graines de melon et des bouts de cartilage trainent autour de la bête, comme autant d’indices de leur crime.

Ce n’est pas avant trois heures du mat’ que le gros de la bande de comédiens sera enfin libéré. Et jusqu’au bout, ils seront enthousiastes et disponibles. Malgré la nuit et le froid, certains traineront encore un peu sur le plateau. Claquer des bises et des tapes dans le dos, s’informer sur la disponibilité des photos de tournage, savourer encore un peu, mais sans contrainte, l’ambiance du plateau. Après leur départ, ne restent que l’équipe technique, la Veuve, le bourreau, ses deux auxiliaires et Mouss’. Et Dom, qui traîne sur le plateau depuis le début de la semaine et se plie aux besoins de l’équipe chaque jour, sans jamais protester.

Dom est la doublure. Il est là pour faire ce que Mouss’ ne peut pas faire: avoir une jambe en moins. Sa démarche, sa silhouette, font de lui un élément important — ne serait-ce qu’à titre informatif, esthétique et historique: le personnage joué par Mouss’ et doublé par Dom est un estropié. Dès qu’un plan exige de montrer cette particularité, c’est Dom qui s’y colle. Sur ce tournage, donc, il est accessoirisé. Transformé en accessoire. Lorsqu’il faut installer le condamné sur la Veuve et faire tomber sa prothèse au sol pour coller à la vérité historique, c’est Dom qui est installé. Qui subit sans broncher (mais en serrant les dents) les prises à répétition parce que l’équipe galère méchamment pour simplement faire tomber cette putain de jambe de bois vintage. Il y a des essais-erreurs plus douloureux que d’autres. Die and Retry. Lorsqu’il faut un cadavre dans le cercueil, parce que le mannequin de plastique massacré par JP pendant la semaine, déguisé par R-One et maquillé par Eh-Leez a l’air d’un tas d’ordures, c’est Dom qui s’y colle. Qui s’allonge dans la caisse en bois, face contre terre. Il râle un peu — le fond de la caisse en bois, c’est dur et froid et inconfortable. JP lui dégote de la mousse à placer sous son visage puis, pour les besoins du cinéma d’auteur, cloue le couvercle. Un clou, puis deux, puis trois avant que Pitt ne réalise et coupe la scène. Quelques clous de plus et ce plateau devenait un Guantanamo de province tenu par des Parisiens arrogants bien au chaud sous leur manteau d’impunité cinématographique. Si aucun animal n’a effectivement été maltraité au cours du tournage, rien n’est moins sûr quand à l’estropié de la bande. Respect, Dom. Cette petite séance entre gens consentants prend une bonne heure à mettre en boîte. Dom remet sa tenue civile, serre des pognes à tout le monde et taille la route. Reste l’affrontement final.

Il est presque quatre heures du mat’ et la reine de la nuit est plus belle que jamais. Entre R-One qui la pomponne et l’équipe lumière qui se dégorge sérieusement le poireau sur le nombre de drapeaux divers et variés pour corriger et affiner la lumière sur la tronche de Mouss’ coincée dans la bête, le moindre gros plan dans un Fincher ou un Spielberg passe pour un selfie à l’iPhone à côté.

Il y a deux plans à tourner: le condamné s’installe confortablement; la Veuve fait son boulot tranquillement. Le premier demandera des répétitions humaines, le second de la préparation technique. Mouss’ fait gentiment dans son froc mais garde son calme. Pas de doublure, pas de mannequin, c’est sa tronche qui va se retrouver coincé sur l’échafaud. Raf et R-One lui détaillent précisément toutes les sécurités pour éviter le drame. Il pose des questions dont les réponses ne le rassurent pas mais il écoute quand même. Puis il faut répéter les gestes des auxiliaires qui vont l’installer, répéter son mouvement de tête pour qu’il se place correctement, vérifier quinze fois les sécus, répéter la scène pour être sûr que tout le monde est d’accord. Ce premier plan est humainement particulier mais facile à tourner. Pour le second, il faut mettre en place la caméra puis Raf doit répéter son geste à quelques reprises — c’est lui descendera puis remontera le couperet à la force de ses bras pour contrôler l’allure. Mouss est rappelé sur le plateau, installé sur l’échafaud, fait comme un rat.

Un aller-retour, un second, un troisième pour la forme. Mouss et sa tête sont toujours solidaires.

C’est dans la boîte. Fin de tournage. Il est cinq heures du mat’, tout le monde est rincé mais relâche un peu la ficelle du string. pendant deux minutes. Il faut boucler. Démonter la guillotine, ranger le matériel, charger les camions. Et tailler.

La Veuve est la première à faire une blague. Pendant le montage sans mode d’emploi, R-One et JP ont eu des difficultés: il manquait des vis de fixation. Aucun problème, les lascars étaient équipés pour parer à ce genre de blague. Mais là, ces putains de vis refusent de sortir. Entre le bois bien vieillot et les pas de vis qui ont flanché, impossible de démonter la bête. Après une demi-heure de vaines tentatives, R-One sort la meuleuse. C’est plié en deux minutes mais il faut la démonter malgré tout. En parallèle, le reste de l’équipe nettoie, plie, remballe, regroupe et charge. À sept heures du mat’, l’abbaye est vidée, les camions chargés, les Kros distribuées.

Toute l’équipe a la gueule en vrac, les yeux en trous de pine et une haleine de pisse avec la bière. C’est ce moment-là que choisit le poids lourd pour ne pas démarrer. Une bête histoire de batterie. Mais avec un tel engin, alimenté par deux batteries de 24 volts, l’unique batterie présente dans chacun des autres véhicules ne suffit pas. Le camion restera immobilisé jusque dans l’après-midi, quand Guilch’ trouvera un garage ouvert un dimanche, ainsi qu’un garagiste disponible et équipé pour la résurrection. Mais pour l’heure, il a la tronche ruinée. Comme tout le monde. Mais pire, miné par les soucis du dépassement horaire de la nuit et de la panne. Il siffle sa bière malgré tout — le film est dans la boîte.

Sur le parking boueux devant l’abbaye, jouxtant l’entrée de la prison et la salle communale qui a servi de cantine tous les soirs de la semaine, tout le monde se bave dessus pour se saluer. La fine équipe ira se pilonner gentiment la tronche dans un bar à Paris quelques jours plus tard pour fêter la fin de tournage, se promet des vacances ensemble au fin fond du Nicaragua ou en bord de Loire, s’entasse dans les bagnoles et file ronfler quelques heures dans les gîtes. À 9 heures du mat’, dans la chambre aux coccinelles, Charles De Gaulle Clooney atteint 8.4 sur l’échelle de Richter. La feuille de service fait une dernière irruption avant de sombrer dans l’oubli.


Note à l’équipe:

Si le film est réussi, ce sera grâce à vous. S’il est foiré, ce sera à cause de moi.

— Pitt


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