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Lost in Clairvaux - 5 - Où les bruits sont dans la tête

Le silence au cinéma — et l'attente qu'il impose, c'est comme jouer à un-deux-trois-soleil dans la vie de tous les jours.

Le réveil sonne. L’éteindre, s’étirer, repousser la couette jusqu’à ses pieds, se redress — ne plus bouger. Ne pas faire de bruit. Attendre. Puis: se lever de son lit, filer jusqu’à la salle de bain, s’installer sur les toilettes et faire sa p’tite aff — ne plus bouger. Ne pas faire de bruit. Arrêter sa p’tite affaire. Attendre. Puis: tirer la chasse, retirer son pyjama, passer sous la douche, régler le mitig — ne plus bouger. Ne pas faire de bruit — couper le mitigeur, donc.Attendre. Répéter l’opération. Encore et encore. Jusqu’au soir. Un-deux-trois-soleil. Dans la vie. Éreintant.

À quoi reconnait-on un touriste sur un plateau? C’est le seul à chuchoter pendant les silences plateau. Persuadé de sa discrétion. Conviction brûlée sur place dans les trois secondes par l’ingé son ou le perchman.

Y-A-DES-GENS-QUI-CHUCHOTENT-LÀ

Cette contrainte absolue du tournage d’un film parlant fige brutalement le proche environnement d’un plateau de cinéma — l’espace dédiée à la prise de vue (et de son) d’un plan. Ce silence s’applique à tout le monde. Mais il entraîne l’attente forcée de toutes celles et ceux qui ne sont pas directement impliquées dans cette prise de vue.

Dans cette attente, il y a les absences. Des moments où le vrai monde de la fausse vie du cinéma n’est qu’un arrière plan flou.

Il y a les rêveries. Le haut de l’affiche.

Il y a les velléités, étouffées et contraintes par l’impérieux besoin de bouffer.

Les dents serrées — ce douloureux sentiment du temps figé.

Il y a les blessures qui pissent le sang à ciel ouvert. Dans ces silences, dans cette attente, il y a les egos qui bataillent dans les caboches — qui luttent contre leur étouffement tout en restant à leur place. Cette attente, c’est un numéro d’équilibriste de l’estime de soi.

À quoi bon ces silences et cette attente? À produire la matière première. Un scénario est une intention. Une volonté. Le tournage, lui, est un gisement à exploiter. Le battement de cils d’un comédien et le soupir qui l’accompagne. Un travelling souple et fluide qui va chercher l’ombre du passage d’un ange sur la gueule d’un mec. Un grincement de porte qui pose les bases d’une ambiance lourde. Le tournage est un processus lent, fastidieux, douloureux, incertain. Pour produire une matière première sur laquelle monteur, mixeur, étalonneur et autres — tous en lien avec le réalisateur — vont ensuite travailler pour donner forme à la chose. Un lent et fastidieux — encore — travail de raffinage pour pondre un truc qui chatouillera les tripes des spectateurs. Ou les fera bailler.

MOTEUR-DEMANDÉ

Le silence pousse les murs pour laisser rentrer l’indicible. Dans l’attente comme à l’image.


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