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Journal d’un charlot • 4/9 • Envers et contre tout

«Sur un plateau, tout le monde a un avis. Être réalisateur de film, c’est comme être sélectionneur de l’équipe de France de football. Tout le monde est capable de faire le job mieux que toi.»

Quand je vois la tour Montparnasse, je pense à moi au réveil.

Polo est en super forme. Comme tous les jours. Et sa gueule est de presque tous les plans. Comme tous les jours. Jusqu’ici, tout va bien.

Il y a des journées maîtrisées. Qualifiées de fonctionnaire. Horaires décents, lieu de tournage paisible, peu d’interférences du monde extérieur. Et il y a les autres. Pas vraiment d’autorisation de tournage, un ingé son qui pleure du verre pilé tellement il souffre pendant les prises, un réal qui bataille avec son équipe image et mise en scène pour minimiser les plans superflus, une première assistante réal déguisée en Péruviennne Décathlon, une fanfare orange, des seconds rôles qui se croient dans une cour de récré… Ceci est une autre journée.

Note à l’équipe

Attention, le temps ne nous sera pas favorable, pensez à vous munir contre le vent et la pluie.

Sur la feuille de service préparée par la première assistante, une mention dans la section Note à l’équipe. La pluie et la grêle marquent effectivement le début de journée. Elles permettent aux membres de l’équipe d’être trempés avant de commencer à travailler. Puis de passer la journée et la nuit à mariner dans des baskets éponges, fouettés par le vent. Mais, sincèrement, çà, c’est juste le climat.

Il y a deux spots aujourd’hui. Qui seront utilisés en plusieurs temps. Le parvis de la gare Montparnasse en jour, d’abord. La Préfecture est okay pour le tournage, la SNCF n’est au courant de rien, tout le monde s’interroge sur la frontière entre territoire SNCF et reste du monde. Polo doit mater des culs, le sien posé sur un muret. Deux plans: polo qui mate en premier, l’objet de son attention ensuite.

J’veux des culs. Sauf ceux des vieilles.

L’artiste de service, fierté nationale personnelle, réalisateur de film chiant pour Arte, a.k.a. Pitt pour les intimes, donne ses indications au chef op’. La caméra montée sur pieds panote de droite à gauche à la pêche aux popotins. Hors-champ, l’équipe bataille pour faire passer les vrais gens de la vraie vie dans le champ, authenticité oblige. En marge, l’ingé son et le perchman déterrent des pépites dans le brouhaha du parvis: recrutement de donateurs pour une ONG, discussion d’ados… Deux prises nécessaires pour toper trois derrières qui se claquent des bises et deux princesses berbères avec les fesses qui font bravo collées à leurs mecs. C’est dans la boîte, l’équipe remballe et se dirige vers le deuxième spot: la sortie du métro Edgar Quinet. Là où il n’y a pas vraiment d’autorisation. Pour un plan un brin plus chiant qu’un pano à fesses sur un parvis. Dehors, dans le reste du monde, l’équipe a le droit de faire sa vie. Mais dans les escaliers de la bouche de métro Edgar Quinet, la RATP a été limpide: un plan séquence en steadicam, à la tombée de la nuit, en plein rush, même pas en rêve, les mecs. Tant pis. Une autorisation n’est finalement qu’un bout de papier.

Chien et loup

Tu vois là grande tour là-bas? C’est ma bite.

La fin de la journée est mise à profit pour les blagues de Polo à répétition et les mécaniques. Déterminer et caler le mouvement de la caméra, du comédien et du reste de la troupe qui fait ce qu’elle peut pour n’avoir l’air de rien à la sortie de la station, avec des flight cases, des drapeaux, un magnéto, une perche… À côté du paki qui vend des mangues et des clémentines.

De son côté, JP l’accessoiriste zone dans le quartier à la recherche d’une quincaillerie qui pourrait lui vendre un adaptateur de 54mm pour la tuyauterie qu’il devra utiliser sur une scène la semaine prochaine. Quedal. Des kebab, des jap’ et des sex-shops. Après quelques coups de fil le cul posé par terre, il décide de tailler au BHV pour trouver son bonheur. Il disparaitra quelques heures, rentrera bredouille, mais avec des adresses de fournisseurs potentiels.

Matt, un pote de Pitt, déboule. Un photographe, un vrai: du vrai matos bichonné, un oeil aiguisé pour caler un vrai cadre, un bon feeling avec la lumière, du savoir-faire pour l’étalonnage… Le jeune homme, charmant, dispo, embarque Polo en tenue de combat, quelques minutes, à l’écart de l’équipe. Il mitraille l’animal qui sautille comme un môme dans des flaques d’eau. Cette petite séance à l’arrache va imperceptiblement influer sur Polo: il tapera des poses dans les heures qui suivent, pendant les temps morts. Le môme laissera filtrer des trucs qu’il garde dans le gosier en temps normal.

Chien et loup se chamaillent dans le ciel. À l’heure où s’installe une fanfare de cuivres, exclusivement composée de musiciens déguisés en résidents de Guantanamo, à vingt mètres de la bouche de métro. L’ingé son chiale du sang par les oreilles avant de reprendre sa contenance légendaire, d’en faire son affaire et de botter le cul du perchman qui éclaterait bien la brochette de carottes à grosses joues à coups de marmotte dans les gencives. F. se visse le steadicam sur le torse, tout le monde se cale, descend les marches et se prépare. L’équipe non nécessaire à la prise se planque derrière les arbres à côté du Paki, entre les clémentines et les mangues. Le reste du monde dégueule des vrais gens par la bouche de métro toutes les deux minutes. Ce qui donne les fenêtres de tir pour l’équipe. Le moteur est demandé après une première grosse sortie de foule.

Une, deux, trois, quatre prises. Entrecoupées d’indications, de commentaires et de bavardages pour affiner le tir. Et d’attente entre les giclées de personnes, à la sortie du métro. Puis Miss RATP, calée à son comptoir d’information, avec vue sur les portiques mais pas sur la sortie, s’extraie de son aquarium pour aller cracher son Malabar dans la poubelle. Et tombe nez à nez avec le mètre quatre-vingt de la steadicameuse, le perchman nettoyant le sol avec sa marmotte, le machino tenant un paravent de deux mètres à bout de bras et une assistante-réal à gueule de randonneuse sur le Mont Machu Pichu, avec polaire et poncho, qui met d’abord un vent à Miss RATP pour écouter les indications de l’équipe au talkie. Vent ou pas, tout le monde se fait poliment virer en deux-deux.

Réunion au sommet. Il y a des bonnes prises, Pitt a ce qu’il veut, inutile de faire le forcing. La nuit est tombée entre temps, la journée de turbin peut continuer. Tout le monde bouge à l’entrée de la rue de la Gaîté, face à la brasserie qui fait l’angle.

Kebab, sushi et godemichets

Il y a celles et ceux qui ont faim, et celles et ceux qui ont faim. Blafardes, feutrées ou bleutées, les yeux s’en prennent plein les dents avec les ambiances lumineuses. Les longs travellings, avant puis arrière, rendent hommage au décor et aux vrais figurants de la vraie vie — ingérables mais authentiques. Polo trace la route, escorté par la caméra. Avec les jours qui passent, les professionnels de la profession présents sur le plateau commencent à cerner l’animal: ce mec n’est pas comédien. C’est une nature. Il ne refera jamais deux fois le même geste, le même texte, le même parcours. Tu peux lui faire une marque au sol à la craie, au gaffer, à la peinture ou au feu de bengale, ça ne change rien. Le mec est là, il donne ce qu’il a puis il dégage en déroulant des obscénités ou des âneries. Charge à celles et ceux qui l’entourent d’arriver à choper ce qu’ils veulent. Si Polo accroche, que ses tripes valident son interlocuteur, il peut entendre des demandes. Comme c’est le cas avec Pitt ou la steadicameuse, dont les mouvements sont étroitement liés aux siens — et inversement. Lien viscéral entre un animal et l’opératrice d’une machine.

Le froid et l’hypoglycémie altèrent les gestes. Tout le monde file becter avant le retour sur le plateau, à la sortie du métro Edgar Quinet. Miss RATP est toujours dans son aquarium, elle a un nouveau Malabar et ne semble pas sur le départ. Impensable de retenter, même pour la forme, le plan filmé plus tôt. Scène suivante, avec casting supplémentaire. Trois kékés et autant de pépettes. Première scène de jeu pour eux, une autre suivra la semaine prochaine. Ces nouvelles gueules, c’est une cour de récré en effectif réduit. Ça se dragouille, ça se renifle le cul, ça lâche des SMS aux potes, ça pète des selfies à gogo avec les téléphones intelligents, ça se tape la gueule des passants. Des nouveaux compagnons de jeu pour Polo. Un brin puérils, même pour lui, mais ça fait des copains quand même. Et le lascar a le charisme suffisant pour ne pas se faire écraser par ce groupe qui débarque. Par contre, toute cette petite huitaine de personnes, pétées de la tête, à caler pour un mouvement de caméra en steadicam, avec changement de rythme à l’image, traversée de croisement à l’arrache, régie et assistants mise en scène qui se jettent sur les capots de taxis, ça tient du relais 4x100 mètres d’unijambistes. Ça joue un peu des coudes pour maintenir le cap.

CAPITALISTE DE TES MORTS!

Quand Polo improvise une insulte pendant une prise, Dieu tue violemment un chaton quelque part dans le Monde. Il l’égorge au couteau à beurre. Pour être sûr que ça traine, que ce soit moche et sale. Parallèlement, le perchman pleure du verre pilé par le nez. Tellement il a mal en pensant au chaton. Le sifflement dans ses oreilles, suite à l’insulte fraîchement hurlée, est très secondaire. Pitt, lui, retire calmement son casque de retour audio, s’essuie une larme de feu qui coule sur sa frêle joue creusée par la fatigue, joint ses mains devant ses lèvres, en appelle à Gaia, Mère Nature nourricière de tout être sur Terre, pour trouver les mots justes dans la direction d’acteur.

Non. Pas çà. On va la refaire sans l’insulte. Intériorise l’agacement. Contient.

Polo argumente.

J’ai entendu ce truc à une fête de l’Huma.

Pitt relativise.

Ah, okay… Mais non.

Quelques prises de plus, sans insulte ni chaton, et c’est réglé. L’équipe veut faire un contre champ. Filmer l’action avec un axe de caméra diamétralement opposé ou presque au précédent. Et là, Pitt commence une technique récemment validée en Commission Européenne: le grincement de dent. À l’aide de cure-dents en guise de rames, l’artiste de la bande va lentement faire comprendre à son équipe le superflu de certains plans envisagés. L’assistante-réa fait la grimace, la scripte proteste en chuchotant, le chef op’ cligne des yeux nerveusement, la steadicameuse se pince les lèvres en agitant sa queue de cheval. À ce moment-là, mais aussi plus tard dans la nuit, il remettra en cause ce que nombre d’entre eux considèrent comme communément admis. Quand un concept, une idée, passe d’essentiel à superflu, c’est souvent douloureux comme transition. Avec l’exploitation industrielle du pétrole et la mise au point des premiers moteurs à explosion durant la deuxième moitié du XIXe siècle, la voiture a été LE moyen de transport du XXe. Dans ce XXIe asphyxié entamé, un mec le cul posé dans son 4x4 qui biberonne du 15L au 100 kilomètres peut passer pour une aberration. Mais il a encore du mal à l’admettre. Et les cure-dents de celles et ceux qui voient les choses autrement sont souvent bien maigrichons pour lutter.

Pensez à vous munir contre le vent et la pluie

Paris la nuit s’installe. L’équipe poursuit sa lente besogne, plan après plan. Traverser des rues, glisser en souplesse le long des trottoirs… Lent ballet sans musique. Cette nuit bien calée et ses relatives accalmies sonores offrent aux oreilles des petits riens qui viennent fendre la nuit. Et celles de F., l’ingé son, pleurent de la sauce piquante de resto chinois. À l’image, une nana marche seule dans la nuit. Talons sur le bitume, lointaine rumeur de la ville. En théorie. En pratique, dans les oreilles de l’ingé son, il y a le couinement du coussin d’air crevé des baskets de la steadicameuse et le chuintement du pantalon de ski de l’assistante opérateur qui trotte aux côtés de la caméra — respectueuse de la Note à l’équipe.

Pensez à vous munir contre le vent et la pluie.

Ces merdouilles sonores percutent délicatement les parois des immeubles, reviennent dans le micro avant de filer droit piétiner l’amour propre de l’oreille interne dudit ingé son. Mais le monsieur a de la classe, ses larmes sont brûlantes mais invisibles à l’oeil nu, ses requêtes auprès de l’équipe douces et tranquilles même s’il s’embourbe. Argumenter longtemps revient toujours à argumenter mal. En comparaison, le perchman qui manque de se fracturer la tronche sur un rétroviseur, cause sac plastique qui passait par là et se coince dans ses pieds, a la saveur des films des frères Lumière. Un bon vieux gag peau de banane. Alors que le mec a bien évidemment vu sa vie défiler devant ses yeux en une seconde.

Gestion d’une cour de récré, impros audacieuses, lutte morale, parasites sonores… L’équipe est déjà bien malmenée lorsqu’elle retourne sur le parvis de Montparnasse, vers minuit. Une dernière scène à tourner.

Haut les mains

Sur site, l’ingé son et le perchman présentent une demie-molle de circonstance au niveau de leurs braguettes respectives. Le parvis est désert, à l’exception des quelques deux cents personnes qui font la queue pour rentrer dans la boîte située à une cinquantaine de mères. Des cris, des rires, des bris de bouteille sur le sol, de la musique étouffée provenant de l’enceinte du club… Du pain béni pour des oreilles fines bouches comme les leurs. Le temps que la caméra déboule et que l’installation lumière commence, les deux loulous foncent jusqu’à la foule, déballent leurs marmottes et se prennent une bonne dose de kiff après les grosses douleurs du jour.

Sur le parvis de Montparnasse, il y a du vent. Toujours. Et de nuit, en plein février, Il y a du vent. Mais très froid. Pendant les prises, tout le monde se pèlera le cul en serrant les dents. Entre les prises, chacun chacune fera ce qu’il peut pour se réchauffer la viande. Jogging sur place, mouvements d’aérobic, chaufferettes et couvertures fournies par la régie. Pour la scène, trois figus sont grimés en militaires. Treillis, fusils d’assaut, bérets. Un simple jeu de regards à caler avec Polo et le steadicam qui se balade autour. Une petite promenade de santé. À un détail près: ce sont les trois pires figurants du monde. Un pote du producteur, un pote de Polo, un pote de pote de la voisine de palier du cousin de quelqu’un. Pendant la mise en place, l’un deux paye son blase pour patienter. Un FAMAS factice en bandoulière (Fusil d’Assaut de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne), le lascar brûle son bout, colle ses feuilles en L, malaxe le tabac et les boulettes, glisse le tout dans le collage, coince le filtre, colle, tasse et éclate. Qui roule bamboule, qui fournit suit. Celui qui roule, c’est celui qui paye. Il se prend double latte avant de la faire en indienne avec ses potos figus et Polo. Quand le moteur est demandé, quatre paires d’yeux en trous de pine, dont trois armés, prennent la pose. Parvis, torgnoles de froid, ivrognes qui oscillent près des projecteurs voir clairement dans le champ, trous de pine en hypothermie à l’image… Allez, quelques prises quand même. Le temps de se palucher mentalement sur la couette en plume d’oie et le bouillon de poule, promesses d’un retour à la maison.

Fin de journée: 2h15. Mais pas fin de l’histoire.

Un des figus retourne en solo au HMC (Habillage, Maquillage, Coiffure) installé dans une chambre d’hôtel à proximité. Problème: le mec se paume sur les trois cents mètres à faire. En pleine nuit. À Paris. Déguisé en militaire. Un faux fusil d’assaut entre les mains. Les yeux en trou de pine. Une couverture sur la tête. Jusqu’à ce qu’il croise un véhicule. De la Police Nationale. Qui a beaucoup d’humour. Qui adore le cinéma. Mais dont les occupants décident quand même de pointer leurs flingues sur le porteur du fusil d’assaut factice planqué sous une couverture. Le mec jure sur la tête de sa mère qu’il est figurant sur un court-métrage chiant pour Arte. Les mecs l’invitent courtoisement à lâcher son flingue. Le mec jure, bafouille, chiale intérieurement, prie pour sa famille avant que le deuxième assistant réa ne déboule et ne désamorce le conflit diplomatique naissant.

Fin de journée qui sent le pipi.

Toutes les chroniques du tournage sont là →

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