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Lady Jpeg 4/6 | La party

Copyright et sexisme sont sur un bateau

En tailladant la playmate suédoise à coups de cutter, Alexander Sawchuk s’assoit sur le Congrès des États-Unis. Sans nécessairement penser à mal. Voir même en respectant sa volonté. D’une certaine manière.

Le 4 juillet 1776, le congrès continental des treize colonies britanniques d’Amérique du Nord approuve la Déclaration d’Indépendance. Un communiqué de presse de deux colonnes. Bourré de ratures. Écrit en pattes de mouche. Qui pose les bases.

Ici, désormais, c’est chez nous.

Un texte fondateur. Une référence. Le point zéro des États-Unis d’Amérique. Les Treize Colonies sont désormais une fédération d’états libre et souveraine.

Le 4 juillet 1776. Jour férié, feux d’artifice, film catastrophe… Cet événement aura des incidences majeures sur l’histoire de ce lopin de terre. Il faudra également lutter contre les Espagnols et les Français, présents sur le territoire, à l’Ouest et au Sud. Détruire les Amérindiens, produire du coton, construire des p’tits trains, fournir des flingues à tout le monde et faire place aux temps modernes… Tout est à faire.

Pour construire une nation, il faut des gens. Et ces gens, pour qu’ils soient efficaces, il faut les instruire, les civiliser. Passer son temps à se renifler le derrière et se gratter les parties s’avère inefficace. Donc pour les instruire, un banc d’école, bien qu’inconfortable, est une des bonnes méthodes. Pour fournir les bases. Une bien noble tâche. Sans succès sur les vieux, bien sûr. Les vieux, plus personne ne peut rien pour eux. La mort, naturelle, accidentelle ou criminelle, est la seule voie. Sur les jeunes, par contre, tout est encore possible.

Classes de soixante élèves mélangeant les âges, salles sous-chauffées, enseignants sous-payés, manuels scolaires usagés et inadaptés, importés de Grande-Bretagne. Le jour de l’Indépendance, le système éducatif de l’ancienne colonie est un vivier d’illettrés.

Noble tâche possible avec les jeunes, donc. Et avec un peu de travail.

Alors Noah Webster, enseignant originaire du Connecticut, besogne tranquillement dans son coin. Il publie, entre 1783 et 1785, un pavé en trois morceaux: A Grammatical Institute of The English Language. Que tout le monde appellera le petit abécédaire à couverture bleue. Contenu intégralement laïque, enseignement progressif avec l’âge, histoire, politique, valeurs républicaines. Sous la couverture bleue, il y a ce qui servira de base à l’enseignement pendant un siècle. Encore une référence. Qui va progressivement se retrouver dans le baluchon de tous les mouflets du nouveau pays.

Et ce n’est que le début. En 1806, Webster publiera un premier dictionnaire de la langue anglaise spécialement adapté aux États-Unis. Une version light, par manque de temps. Dès l’année suivante, il commencera à travailler sur une autre édition, exhaustive, qui lui demandera près de trente ans de travail.

D’autres comme lui se mettront à bûcher. Lexicographes, écrivains, historiens, cartographes. Ils noirciront du papier. Pour y coucher les bases de connaissance de leur nation.

Le Congrès américain, nouvelle forme du congrès continental, voyant ces documents apparaître, va pondre un papelard de plus, à ranger dans les archives. Un texte de loi pour permettre la diffusion des savoirs. Encourager l’éducation. Une loi qui offre la possibilité aux auteurs de livres, cartes et graphiques de proposer ces savoirs (destinés à transformer les culs-terreux en citoyens). Imprimer et réimprimer, encore et encore. Et en tirer éventuellement quelques bénéfices.

Le Copyright Act.

Une loi de soutien au savoir. La première phrase. Le but premier. Une noble tâche. Texte voté le lundi 4 janvier 1790 par le Congrès. Validé le 31 mai par George Washington, le premier président des États-Unis, élu l’année d’avant.

Copy-right. Droit à la copie. Un droit exclusivement réservé à l’auteur et à l’imprimeur. Réservé pendant quatorze ans. Renouvelable une fois. C’est tout. Chacun est ensuite libre de diffuser ce savoir. De participer à la circulation des connaissances.

Grâce à cette loi, Webster encaissera un demi-cent par exemplaire de son abécédaire à couverture bleue. Vingt millions d’exemplaires vendus jusqu’à sa mort, en 1843, et près de soixante au total, jusqu’en 1890. De quoi bûcher peinard sur son dico.

Les détails pratiques et juridiques du copyright évoluent avec le temps. Près d’un siècle plus tard, en 1886, la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques voit le jour sur un coin de table, en Suisse. Un traité diplomatique international sur la protection des œuvres. Signé par cent soixante-quatre pays. Ajouts, révisions, modifications. Il n’est plus seulement question de savoir. N’importe quelle horreur pondue sur la Terre, œuvre de l’esprit humain, est protégée. Il s’agit moins d’autoriser des mecs à copier, mais bien d’empêcher d’autres gus de le faire.

En mars 1989, les molosses de Playboy (costards, lunettes et mâchoires-pelleteuses) cassent les genoux d’un ado qui a punaisé un poster central du magazine dans le hall d’entrée de son bahut pour faire marrer ses potes.

Violation du copyright, sanction. Pas commode, le magazine pour hommes libertins, festifs et sensuels.

Deux ans plus tard, en juillet 1991, en couverture du numéro spécial dédié aux communications visuelles et au traitement d’image, Optical Engineering propose une magnifique reproduction d’un carré de 512 pixels d’arête. Le portrait de la playmate à chapeau. Avec le frou-frou. Tout est là, savoureux à souhait.

Revue spécialisée éditée par la SPIE (Society of Photographic Instrumentation Engineers), Optical Engineering boxe dans la catégorie super poids niche. La gazette du Cotentin a un tirage supérieur. À moins d’être ingénieur en optique et rattaché à la SPIE, peu de chances de l’avoir entre les mains. Et aucune de tomber dessus chez le marchand de journaux au coin de la rue, coincé entre Femme Actuelle, BIBA et Auto Plus.

Optical Engineering, c’est de la pisse pour le reste du monde. Pourtant, un mois plus tard, Brian Thompson, rédacteur en chef de la revue, reçoit un SMS par voie postale.


Chicago, le 13 août 1991
Destinataire: Optical Engineering

Eh, ma gueule,

Le copyright, c’est pas fait pour les chiens.

Unique avertissement.

Cordialement,

Playboy Enterprises
a.k.a. détenteur du copyright exclusif de l’épaule, du regard, du chapeau et du frou-frou de la Suédoise qui apparait dans votre torchon imbitable


Un peu raide. Mais très vrai. En tailladant la Suédoise à coups de cutter, Alexander Sawchuk s’est assis sur le Congrès des États-Unis. Sur son Copyright Act exactement. Sans nécessairement penser à mal. Il cherchait simplement des couleurs, des détails, du contraste. Pour la science. Voir même en respectant sa volonté — diffuser les savoirs. D’une certaine manière.

Sawchuk passe le bout de papier découpé dans le tambour du scanner en 1973. Sans rien demander à personne. William Pratt fait sa conférence. Les confrères se bousculent pour récupérer une copie de l’image. Et personne ne pose de questions sur son origine. Qui s’évapore, petit à petit.

Ce carré de 512 pixels d’arête est un outil. Et personne ne disserte jamais sur les marteaux. Les gens s’en servent, point.

L’image circule. Progressivement, toute la communauté scientifique la récupère et l’utilise. Dans les labos, dans leurs thèses et exposés, dans les articles des revues spécialisées. Et, pendant près de vingt ans, le reste du monde qui boit de la pisse s’en fiche éperdument. Jusqu’à ce jour, où Playboy leur tombe dessus, parce qu’un fayot a cafté.

L’équipe d’Optical Engineering, fragile des genoux, explique. Poliment. Au nom de la communauté.


Quelque part, le 4 septembre 1991
Dest.: PLAYBOY ENTERPRISES

Madame Monsieur,
Pardon, la science, voilà, pardon.

Bisous,
Le torchon imbitable
a.k.a. une niche


Minable. Mais ça marche. Madame Monsieur Playboy décide de lâcher du lest. L’image devient libre de droit pour toute utilisation à portée scientifique ou éducative.

La première playmate open source” — avec des guillemets gros comme des bœufs de Kobé. Pour la science uniquement.

Mais le mal est fait. Le frou-frou est certes légalement toléré mais chaque article, chaque exposé, chaque pavé technique imbitable est pondu tripes nouées.

Les scientifiques sont invités à faire preuve de responsabilité et de discernement dans le choix des images supports pour leurs travaux, frou-frou ou pas. Invités par les éditeurs, directeurs de publication et rédacteurs en chef qui tiennent, pour la plupart, à leurs genoux. Valeur affective.

Les nouvelles vont vite dans la famille des buveurs de p’tit lait. En grinçant des dents, Playboy a répondu à la question que personne ne s’était posée depuis ce jour de juin 1973 où les Pieds Nickelés ont cisaillé la Suédoise pour la conférence de William Pratt: l’origine de l’image — numéro 11 du volume 19 d’un magazine fait pour l’homme libertin, festif et sensuel.

Une femme intelligente et un OVNI ont un point commun.
Il n’y a aucune preuve de leur existence.

Travailler, chaque jour, dans l’ombre, et œuvrer pour le progrès technique. Comprendre l’imbitable, et l’appliquer à la vie quotidienne. Dans un interrupteur, une touche, une poignée. Dans chaque outil, dans chaque objet manipulé, il y a la sueur des personnes dont le reste du monde se fout. Derrière une image qui apparaît. Une soirée DVD sous la couette en amoureux. Des photos de vacances en Italie. Un cliché osé, reçu par MMS, pour attiser un désir printanier. Derrière la photo des enfants, en fond d’écran de l’ordinateur, il y a un buveur de p’tit lait. Un métier formidable. À condition de se gratter les parties au réveil.

Une femme intelligente est un mirage. Excitante de loin, décevante de près.

Pour les dames, siroter le doux breuvage se fait en serrant les dents. Parce que:

La Statue de la Liberté est une femme. Il fallait bien que la tête soit vide pour pouvoir la visiter.

Parce que:

La science, la réduction de bruit, la technologie, la pixélisation, les labos, l’ajustement gamma, les conférences et la quantification vectorielle, c’est pas pour les gonzesses.

Parce que:

Travesti” est le nom donné à une femme intelligente.

Alors, quand l’information sur Miss Novembre 72 circule, certaines buveuses et certains buveurs en blouse blanche grognent. Le gueulent noir sur blanc et l’écrivent haut et fort.

La greluche suédoise ne passera plus.

Elle se fait à nouveau taillader à coups de cutter. En plein visage, cette fois. Par écrit auprès des éditeurs, à l’oral pendant des conférences ou des réunions. Partout où la mélasse masculine des buveurs de p’tit lait triture l’image découpée, certaines et certains persiflent et la montrent du doigt.

Les hommes ont la conscience tranquille. Parce qu’ils ne l’ont jamais utilisée.

L’image de la playmate suédoise représente ce que les hommes savent faire de mieux. Nier les femmes. Alors le regard évocateur de cette petite pute affriolante doit disparaitre. Peu à peu, sous la pression, des revues spécialisées interdisent l’utilisation de l’image dans leurs pages. Des professeurs et scientifiques, travaillant sur des ouvrages techniques, sont contraints par leurs éditeurs de changer leurs images supports. La plupart se rabat sur des photos d’arbres, de pots de fleurs, de meubles. Optique, génie électrique, informatique… Tous les domaines gravitant autour de l’imagerie numérique se font cartonner.

La seule différence entre le cerveau d’un homme et une olive est la couleur.

Fin 1995, David Munson, rédacteur en chef du journal de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), est confronté à la requête: bannir la pute suédoise. Il a bien compris la grogne. Il est même d’accord. Mais il a quand même un caillou dans la chaussure. Un détail l’empêche de marcher au pas.

En janvier 1996, dans son édito, après avoir longtemps ruminé, il crache sa Valda:

Si autre chose est possible, merci d’utiliser autre chose. Sinon, tant pis.

Flegme. Sans arme, ni haine, ni violence. Munson réduit l’image à ce qu’elle est: une représentation, projection d’un objet produite par la réunion des rayons ou faisceaux lumineux qui en émanent et se reconstituent sur un miroir, sur un écran ou sur l’œil.

Lenna, tout simplement.

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