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Journal d’un charlot • 6/9 • Nuit parisienne

«Scénariste, c’est jeter du caca en l’air et partir en courant avant qu’il retombe.»

Pour faire de la merde, il faut un Mars, un Lion et une bonne dose de Nutella. Tu prends un couteau de peintre pour saccager le tout. Et tu rajoutes de l’huile, pour rallonger un peu la sauce.

JP est accroupi devant un Tupperware à l’entrée de la boutique. Il est 14 heures. Le soleil pète à s’en cramer le nerf optique, le froid pince le cul. Les machinos, électros et assistants opérateurs déchargent et déballent le matériel. L’équipe son déroule ses câbles — pas trop vite non plus, faudrait pas se luxer un doigt. Et JP saccage sa mixture avec son couteau de peintre. Techniquement, sa crotte ne sera pas à l’image. Par contre, par souci de réalisme, Polo marchera effectivement dedans, ce soir, à l’angle de la rue du Dragon et de la rue Bernard Palissy, dans le VIème. Il raclera sa pompe sur la tranche du trottoir avant de poursuivre sa balade. Sans crotte, il le fera mal. Avec, on s’y croirait. À un détail près: ça sent la noisette et le diabète.

Pour le chichon, ça demande du temps. Parce qu’il faut que ça sèche. Je l’ai fait il y a huit jours. Une recette qui marche bien, après plein d’essais foireux: diluer un bouillon de cube dans du brou de noix; ajouter de la farine et un jaune d’oeuf. Bien mélanger. Pour la teinte, pas de prise de tête: de la simple gouache fait la blague. Ensuite, tu fais des sav’ dans des tupperware ou des plats. Et tu laisses bien sécher. Huit-dix jours.

Le chichon ne sera pas utile avant mercredi. Mais comme JP parle cuisine, là, il déballe ses recettes. L’interrompre serait prendre le risque de ne pas apprendre.

Ça se coupe comme du vrai. Ça s’effrite comme du vrai. Mais c’est infumable.

La crotte est au poil, un soupçon trop liquide mais pas de quoi déclencher une émeute. Il ferme le couvercle de la boîte et la glisse dans son vieux sac à dos crasseux.

Sur-matelas

À l’intérieur de la boutique de futons du XVème, où commence le tournage aujourd’hui, l’équipe fait la queue pour faire la doublure lumière. Être doublure lumière, c’est pas bien compliqué mais fondamental. Il suffit de prendre la place du comédien, de ne pas bouger, tandis que le chef opérateur cale le cadre et pinaille sur le moindre pet de lumière qui lui pique les yeux. Dans les grosses productions, au cinéma comme au théâtre, il y a des gens dont c’est le métier. Ils sont choisis en fonction de leur similitude morphologique avec les comédiens dont ils prennent la place. Dans un court-métrage chiant pour Arte, la doublure lumière, c’est celui ou celle qui passe par là à ce moment-là. Un machino, un électro, le producteur, le réalisateur, le photographe plateau, le perchman… N’importe qui. Quand il s’agit de remplir ce rôle dans un magasin de futons où le comédien doit roupiller sur un plumard de la boutique, après une petite semaine de tournage qui commence à tirer les traits, tout le monde fait la queue pour faire péter une micro sieste pendant que le chef op’ bosse.

Pendant les calages lumière, les membres de l’équipe image tirent une tronche d’Immaculée Conception extatique. Dieu le Père vient de leur souffler un tuyau sur les lampions, et ladite intervention divine les tétanise. Fascinés qu’ils sont par un projo ou un néon.

La boutique de futons dégouline d’horreurs japonisantes sur tous les murs. Après quelques heures passées dans la boutique, tout le monde a une tronche de soleil levant ou de fleur de lotus.

Pour savoir si un sur-matelas, c’est fait pour vous, facile. Vous pliez une couette en trois puis vous la placez sous le drap housse de vot’ lit. Vous dormez d’ssus une semaine. Si vous dormez mieux, c’est bon signe, mon p’tit monsieur. Sinon, ça sert à rien.

La moitié de l’équipe se rencarde sur le prix des plumards, le confort réel des sur-matelas, l’intérêt des oreillers ergonomiques. Le patron de la boutique, vingt-cinq ans de métier, déballe ses arguments sans respirer.

Pour savoir si un sur-matelas, c’est fait pour vous, facile. Vous pliez une couette en trois puis vous la placez sous le drap housse de vot’ lit. Vous dormez d’ssus une semaine. Si vous dormez mieux, c’est bon signe, ma p’tite dame. Sinon, ça sert à rien.

Le mec veut vendre. Alors il insiste. Z., la première assistante opérateur, prend des notes mentales sur le sur-matelas. Elle a un plumard de merde, pas le blé pour changer de matos. Le sur-matelas pourrait être, à moindre coup, une bonne solution pour mieux dormir.

Polo déboule sur le plateau, s’effondre sur le futon choisi pour la scène et roupille. Deux valeurs de plan, trois quarts d’heure de sieste et tout le monde trace. À la fourche de la rue de Bernard Palissy et de la rue du Sabot, à l’angle avec la rue du Dragon. Face au Rive Gauche, une boîte lesbienne fermée le lundi. Et on est lundi. Pratique pour tourner sans déranger.

Cinéma interdit

Chouette brochette de plans en steadicam, de la figu qui fait la queue, des petits rôles calés à l’entrée de la boîte, un vieux journaleux qui vient faire un reportage sur le film pour Arte… Ce soir, dans le VIème, c’est du cinoche à paillettes. À tomber avant minuit, heure à laquelle la patronne du Rive Gauche éteindra les lumières et rentrera à la maison. Pause dîner le temps que la nuit tombe et tout le monde se remet au boulot.

Bébert la Muraille et Séb’ Tri Sélectif. Castés par Pitt quelques semaines plus tôt. Bébert est une crème d’un mètre quatre-vingt quinze, Séb est un kador au charme fou. Il a le sourire de Mathieu Kassovitz et une tête de mort quand il ne sourit plus du tout. Il a le sens de la vanne de haut niveau et un goût pour la pose qui fait plaisir. Face à Polo, c’est du kiff en barres. Les deux se complètent et s’éclatent à l’image et entre les prises. Un animal et un voyou ont souvent des points communs. Sur les pavés de la rue du Sabot, les deux lascars s’amusent.

Côté figu, ce soir encore, la douleur est de mise. Après la première prise, l’ingé son déventouse le casque de ses oreilles puis, épaulé par Pitt, va briefer les figus. Boulot, histoire de fesses, météo, chiffons… dans les conversations d’arrière-plan au cinéma, le choix des sujets possibles est vaste. Mais le cinéma, c’est le sujet interdit. Parce qu’entendre un figurant parler figuration, ça fait tâche. Message à l’attention de celles et ceux qui voudraient s’y coller.

Les plans s’enchainent, la figu se tient bien, les électros hackent le système électrique de la ville de Paris, des ivrognes gâchent quelques prises, le steadicam danse, les comédiens s’éclatent, tout le monde a la banane sur le plateau. Au cours de la soirée, Pitt fera une courte interview filmée pour Arte.

J’ai eu l’idée du film en écrivant des poèmes sur les murs de Brive-la-Gaillarde.

Cinéastes, comédiens, sportifs, députés… Secret de polichinelle: les gens racontent n’importe quoi en interview à chaud. C’est comme ça.

Fin de journée: 23h45. Trop facile.

Toutes les chroniques du tournage sont là →

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